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7 MAI  1954   DIÊN BIÊN PHU

« Les combattants de DBP sont morts parce que nous nous sommes menti à nous- mêmes. Ils sont morts parce que nous n’avons pas su faire correctement cette guerre, parce que nous n’avons su ni la vouloir ni la refuser … » (Pierre Brisson ; « le Figaro », 9 mai 1954). « Nous pouvons désormais agir sur un terrain propre, sans la moindre tache de colonialisme. Diên-Biên-Phu a été un bienfait caché … » (Foster Dulles, porte-parole du gouvernement des USA en novembre 1954). En ce 7 mai 2024, soixante-dixième anniversaire de la défaite de Diên-Biên-Phu, il me revient en mémoire un souvenir vieux de plus de quarante ans. Chaque année, et ce depuis des années, le 7 mai, j’écris un article pour rendre hommage à nos combattants de Diên-Biên-Phu. Quand, en 1968 ou 69, j’ai connu le général Langlais qui commandait le GAP 2 (1) (et qui avait sous ses ordres mon père, capitaine à l’époque) je me suis passionné pour cette bataille. J’ai sans doute lu une cinquantaine de livres sur le sujet et je me suis dit qu’un jour, moi aussi j’écrirais un livre sur DBP, par « devoir de mémoire » envers une garnison héroïque, sacrifiée inutilement par un pays qui voulait sortir le plus dignement possible du bourbier indochinois. Ce livre a vu le jour en 2011, peu de temps après mon départ en retraite ; il s’intitule « Au capitaine de Diên-Biên-Phu » (2). J’ai eu la chance - le privilège, car c’en est un ! - de connaître plusieurs anciens combattants de cette bataille, allant du simple soldat de deuxième classe au général (Langlais qui était lieutenantcolonel au début des combats, colonel à la fin). Ce qui m’a frappé, c’est leur refus d’évoquer leurs cinquante-six jours de combat. En revanche, ils n’hésitaient pas à raconter une anecdote amusante. Je crois que c’est à Boris Vian qu’on doit la citation : « L’humour est la politesse du désespoir » ? En ce qui concerne les anciens de DBP, c’est sans doute vrai ! Mais venons-en au souvenir évoqué plus haut. Dans les années 80, chaque 7 mai, je recevais un appel téléphonique du responsable de l’agence de Nice de la société d’assurance pour laquelle je travaillais. Sa voix était chargée d’émotion, elle bafouillait un peu, le phrasé était hésitant, saccadé. Mon interlocuteur était saoul comme un Polonais, il avait besoin de parler et… je savais pourquoi. Cet homme était sergent au 6ème Bataillon de Parachutistes Coloniaux - le fameux « Bataillon Bigeard » - lors de l’« opération Castor » sur la cuvette de Diên-Biên-Phu en novembre 1953. Arrivé en fin de séjour, il avait regagné la métropole avant l’offensive que 13 mars 1954. Beaucoup de ses frères d’arme, ses camarades parachutistes, étaient morts durant la bataille ou au cours de la longue marche vers les camps-mouroirs du Vietminh. Il avait terminé une belle carrière avec le grade d’adjudant-chef, médaillé militaire et chevalier de la légion d’honneur(2), peu après la fin de l’Algérie française. Et depuis la chute de Diên-Biên-Phu, chaque année, en bon « para-colo », il prenait une cuite mémorable ; c’était sa façon à lui de rendre hommage aux soldats français, aux Légionnaires, aux supplétifs, tombés dans cette sinistre cuvette. Certains boivent pour oublier ; lui, il buvait pour ne pas oublier. Quand je décrochais, il me demandait avec une voix pâteuse : « Vous savez pourquoi je vous téléphone ? » Je répondais « Oui » et il ajoutait aussitôt « Votre père était là-bas ». Puis il énumérait ses camarades morts au combat. Chez lui, pas d’envolées larmoyantes. Au 6ème BPC, il avait appris que « chez Bigeard on meurt rasé » et que « les grandes douleurs sont muettes ». Il avait envie de parler à quelqu’un qui avait porté le béret rouge et qui connaissait (un peu) le sujet. Un 7 mai, dans l’après-midi, le patron de la branche « automobile » était venu me voir et m’avait déclaré, furieux: « Ce type est un poivrot, un ivrogne ; je l’ai appelé pour un dossier. Il bafouillait, visiblement il était complètement bourré ». Et je lui avais répondu sèchement : « Le 7 mai, il a le droit de boire, même de boire beaucoup et de se saouler. Foutez-lui la paix, vous ne pouvez pas comprendre ! ». Non, il ne pouvait pas comprendre que tous les 30 avril, la Légion Étrangère fête le combat de Camerone (30 avril 1863) ; tous les 1er septembre, les « Coloniaux » - Marsouins et Bigors - honorent leurs morts de la bataille de Bazeilles (31 août-1 er septembre 1870). -2- Il s’agit pourtant de deux défaites de nos armes, mais elles résonnent dans leurs cœurs comme des victoires tant elles magnifient le patriotisme, le don de soi, le courage, le sens du devoir, de la fidélité et de l’Honneur, avec un grand « H ». Je n’ai jamais risqué ma peau sur un champ de bataille, pourtant, chaque 7 mai, j’ai une pensée pour un village thaï situé dans un coin perdu du haut-Tonkin qui, du 13 mars au 7 mai 1954, a vu une garnison française se battre héroïquement - à un contre trois, puis à un contre dix - contre les troupes communistes du Vietminh. Je considère la bataille de Diên-Biên-Phu comme le Camerone des Parachutistes (même si je n’oublie pas tous les autres : cavaliers, artilleurs, tirailleurs algériens, légionnaires, aviateurs, pilotes de l’Aéronavale, supplétifs indigènes…etc…). Au début de mon livre « Au capitaine de Diên-Biên-Phu », j’écris ceci : « De 1946 à 1954, notre Corps Expéditionnaire d'Extrême-Orient a mené des combats héroïques avec des moyens limités: une guerre de pauvres, une guerre de gueux. Nos paras, en treillis dépareillés, avec un armement souvent disparate et vétuste, « félins et manœuvriers » comme l'exigeait Bigeard, se sont remarquablement battus… Ce conflit, achevé avec la défaite de Diên-Biên-Phu, nous a coûté entre 70 000 et 80 000 tués(4), trois fois plus que la guerre d’Algérie. Or, en dehors de trop rares auteurs, personne en France n'ose évoquer cette belle page de notre histoire. Nous ne devrions pourtant en ressentir aucune « repentance » mais une fierté ô combien légitime !... » Le « Roi Jean » de Lattre de Tassigny n’a-t-il pas dit, le 11 juillet 1951 : « D'entreprise aussi désintéressée que cette guerre, il n'y en avait pas eu, pour la France, depuis les croisades ». Mon vieil adjudant-chef est mort depuis longtemps, comme mon père, comme le général Pierre Langlais, comme « Bruno » Bigeard, et tant d’autres. Un à un, les anciens d’Indochine, les survivants de l’enfer, quittent la scène, discrètement, sans bruit et sans laisser de trace dans les manuels d’histoire. De leur vivant ils étaient assez peu loquaces sur Diên-Biên-Phu. Trop de morts, trop de sang, trop de souffrance. Leur mémoire, volontairement sélective, n’a voulu conserver que les bons moments de leur carrière. Les mauvais resurgissent aussi, parfois, les soirs de cafard, quand un ami disparaît. Il reste encore une poignée d’anciens de Diên-Biên-Phu. Quand ils auront disparu, qui reprendra le flambeau pour qu’on se souvienne de leurs combats ? Pas grand monde, je le crains, dans notre pays décadent, repentant, et qui a honte de son passé colonial. La guerre d’Indochine a tué sept promotions de Saint-Cyriens. La génération de mon père a commencé la guerre - que l’on disait « drôle » à l’époque - en 1939. Elle a déposé les armes en 1962, après les funestes Accords d’Evian et l’indépendance de l’Algérie. Ces hommes ont été marqués par la mort, ils ont « flirté » avec elle. La camarde en a pris beaucoup, elle en a épargné d’autres qu’elle a laissé « K.O. debout », sans doute pour qu’ils témoignent, mais finalement, très peu ont accepté de témoigner. Par modestie, par pudeur, par respect pour leurs morts, ils ont préféré se taire. Presque tous les combattants de Diên-Biên-Phu - officiers, sous-officiers et hommes du rang - ont choisi, délibérément pour la plupart, d’être des oubliés de l’histoire. En 1992, la sortie du film « Diên-Biên-Phu » de Pierre Schoendoerffer avait suscité chez eux des réactions étranges: indifférence, mécontentement, irritation, indignation parfois. Schoendoerffer, qui a vécu la bataille comme cinéaste aux armées, a cru utile de témoigner, et, malgré les critiques, je persiste à penser qu’il a eu raison. Les Américains ont produit « Apocalypse Now », « Platoon » et quelques autres films à la gloire de la puissante Amérique(5), pour raconter, magnifier, enjoliver, une guerre perdue malgré des moyens matériels et logistiques énormes. Avec le temps, l'Amérique a exorcisé sa guerre au Vietnam. A coups de films de propagande à gros budget, elle a tiré un trait sur ses bombardements à l'aveugle sur des populations civiles, son napalm, son défoliant (le fameux « agent orange » qui continue encore aujourd'hui à faire des victimes). Elle refuse de reconnaître que, pendant vingt ans, le pire ennemi de ses « boys » n'était pas le Viet mais la drogue, la crasse, l'indiscipline et les maladies vénériennes attrapées dans les bordels de Saïgon. En « Indo » - notre Vietnam - la France a mené une guerre de gueux pour une cause juste. C’est une bonne chose qu’on en parle, qu’on mette à profit les soixante-dix ans de la chute de DiênBiên-Phu pour en parler enfin ! Le bilan de la bataille de Diên-Biên-Phu est édifiant : du côté français (hors supplétifs), nous avons perdu 7184 hommes (4436 blessés). -3- Parmi ces pertes : 214 officiers et 840 sous-officiers. Le général Giap, qui a tendance à minorer les pertes de son « Armée populaire » déclarait à Jules Roy que nos troupes lui avaient infligé 30 000 morts. La réalité doit être du double sinon du triple ! A Diên-Biên-Phu, durant les cinquante-six jours de combat, la densité d’obus au mètre carré a été deux fois supérieure à celle des pires heures de la bataille de Verdun, et dans la cuvette, il n’y avait pas de « voie sacrée » pour envoyer des renforts ou pour évacuer les blessés. Le 7 mai 1954, faute de munitions, la garnison de Diên-Biên-Phu déposait les armes, sans se rendre, sans drapeau blanc. Le lieutenant Jacques Allaire, du 6ème BPC, exigea même une note écrite de Bigeard avant d’accepter de déposer les armes. Ensuite, les prisonniers de Diên-Biên-Phu allaient connaître l’enfer : une longue marche de plus de 700 kilomètres vers les camps-mouroirs viets. 11 721 hommes ont été capturés à Diên-BiênPhu. Quelques mois plus tard, le Vietminh en rendait… 3290 dont beaucoup à l’état de cadavre. Mon père est rentré de captivité pesant… 39 kilos. 8431 soldats français sont morts en captivité (durant la longue marche ou dans les camps). C’est, toutes proportions gardées, un taux de mortalité très supérieur à celui des camps de concentration allemands. A leur retour en métropole, nos soldats n’ont eu droit qu’aux insultes du quotidien communiste « l’Humanité » et à l’indifférence voire le mépris des civils. Pas de « cellules de soutien psychologique », pas d’articles dans la presse pour vanter leur sacrifice, leur courage, leur héroïsme. Pas (ou peu) de reconnaissance d’une nation qui voulait oublier l’Indochine. Pourquoi n’apprend-t-on pas aux petits Français, qu’en 1954, dans un coin perdu d’ExtrêmeOrient, à 10 000 kilomètres de la mère-patrie, quelques braves livrèrent un dernier combat héroïque, un baroud d’honneur, pour la défense de nos valeurs : celles de l’Occident chrétien. Contraints d’abandonner leurs supplétifs et leurs familles en quittant l’Indochine, beaucoup d’entre eux franchiront le Rubicon, le 21 avril 1961, pour ne pas livrer les populations musulmanes amies aux égorgeurs du FLN et tenter de sauver l’Algérie française. Mais ceci est une autre histoire : une histoire qu’il faudrait aussi enseigner à nos enfants, honnêtement, sans passions partisanes, pour qu’ils arrêtent cette culpabilisation idiote et injuste qu’on appelle « repentance » et qu’ils soient fiers du passé de leur pays.

                                                                                                                            Eric de Verdelhan

L'AFFAIRE DE SUEZ    UNE HUMILIATION

                                                                                                                                      « Techniquement, la plus réussie des opérations parachutistes depuis l'Indochine fut celle de Suez. Menée dans le plus grand secret, elle donna aux paras de Massu  l'occasion de pousser leur entraînement à fond et de percevoir des renforts matériels dont l'administration militaire n'était pas coutumière. Toute la 10° Division Parachutiste prit part à cette opération dont la réalisation fut exemplaire, mais dont l'ampleur fut limitée par le cessez-le-feu qui bloqua l'avance des paras français et les frustra de leur victoire ... »                                         (« Histoire Mondiale des Parachutistes » (1))

             

 

               

L’affaire de Suez, c’est un épisode militairement glorieux et politiquement  honteux, bien oublié de nos jours. Ce fut  une  magnifique  victoire de nos parachutistes, une victoire qui leur laissa un goût amer car chez les « centurions », on n’aime pas faire tuer des soldats pour rien.

Je réalise, en écrivant cet article, qu’il tombe à deux jours près à une autre date anniversaire, celle de l’inauguration du canal de Suez, le 17 novembre 1869. Une belle œuvre française inaugurée par l'impératrice Eugénie sur le navire « L’Aigle », suivie par Ferdinand de Lesseps et ses cadres à bord du « Péluse », de la Compagnie des Messageries Maritimes. C’est à la France que le monde doit d’ouverture du canal de Suez ; c’était une époque où notre nation était encore grande et fière.

Mais revenons à mon sujet, à savoir l’« Opération Mousquetaire » :

              Le conflit de Suez est parti de la volonté de Gamal Abdel Nasser, colonel-président-dictateur  de l'Égypte, de pactiser avec l'URSS, de reconnaître la Chine communiste et surtout de nationaliser le canal de Suez, voie commerciale vitale qui était détenue très majoritairement (2) par des intérêts  franco-britanniques. Cette nationalisation avait pour but, entre autres, de financer la construction du barrage d'Assouan après que les États-Unis et la Banque Mondiale eurent refusé d'accorder des prêts pour le financer. D'autre part, Nasser dénonçait la présence coloniale du Royaume-Uni au Proche-Orient et soutenait  le FLN contre la France dans la guerre d'Algérie.

Dès la fin de l'été 1956, le premier ministre britannique, Anthony Eden, tente de mobiliser  l'opinion publique sur la nécessité, pour le monde libre, d'entrer en guerre contre Nasser, celui qu'il surnomme à juste titre « le Mussolini du Nil ».

Cette crise de Suez  portera le nom d’« Opération Kadesh » mais, pour les parachutistes  de la 10° DP (3), ce sera l’« Opération Mousquetaire ». Quand le conflit éclate, après moult reports, il  oppose l'Égypte à une alliance née d'un accord secret – le protocole de Sèvres – entre l'État d'Israël, la France et le Royaume-Uni. Cette alliance répondait à des intérêts communs: Israël, comme la France et l'Angleterre, avait besoin du canal de Suez pour assurer son transport maritime  mais, en plus, les Israéliens justifiaient leur intervention comme une riposte aux attaques fédayins de plus en plus fréquentes sur leur territoire. Cette crise intervenait dans un climat de guerre froide entre l'URSS et les États-Unis. Ce conflit sera, au final, « arbitré » par les deux  grandes puissances.

              Les trois nations alliées vont aligner 34 000 soldats, dont les 8 300 hommes de la 10° DP du général Massu, qui étrenne ses étoiles toutes neuves. Depuis la fin du mois de septembre 1956, le P.C. français est basé sur l'île de Chypre, à  Limassol précisément. Des éléments venus de Kehl, en Allemagne, de Pau, de Bayonne ou de Tarbes, viennent renforcer les unités paras venues d'Algérie.

              Le 29 octobre 1956, Israël envahit la bande de Gaza et le Sinaï  et atteint rapidement le canal  de Suez. Le 31 octobre, la France et l'Angleterre entament plusieurs  vagues de bombardements sur l'Égypte afin de forcer la réouverture du canal.

 

                                                                                                                                                                             -2-

Le soir du 5 novembre, une partie du 2° RPC(4), aux ordres du colonel Pierre Château-Jobert, dit « Conan », appuyée par des commandos du  11° Choc, saute près de la ligne de chemin de fer de Port-Saïd. Nos paras s'emparent de l'aéroport et  permettent l'arrivée massive de renforts aériens.

« Conan » a assuré le succès de l'opération en prenant un risque énorme: faire larguer ses hommes à ...150 mètres d'altitude. Il sait qu'il faut 14 à 15 secondes pour que 30 paras « giclent » d'un « Nord 2501 »(5). Ils ont ensuite quelques secondes pour vérifier leur coupole, larguer leur  gaine largable  et  faire une traction avant d'impacter le sol. C'est court mais ça fonctionne (6)!

              Au matin du 6 novembre, les 40 et 42° bataillons britanniques peuvent débarquer.

              Les Anglais innovent en faisant usage, pour la première fois, d'hélicoptères d'assaut. (Cette technique sera reprise avec succès par les parachutistes français en Algérie).

              Passons sur l'effet de surprise et les étapes de ce conflit éclair. Nos paras enfoncent partout les positions égyptiennes. Le 1° REP vient participer à la curée en débarquant par mer, le  6, avec ses « Alligators ». La journée du 7 novembre est consacrée à regrouper les unités. Les britanniques ont donné l'ordre d'un cessez-le-feu pour minuit, personne ne sait encore pourquoi ? 

              A Chypre, les paras du 1° RPC, ceux du 3° RPC de Bigeard, des éléments venus de Tarbes ou de Bayonne, attendent avec impatience l'ordre d'embarquer pour l'Égypte. « Quand les Russes ont appris que le régiment Bigeard allait sauter, ils n'ont pas hésité et ont menacé d'intervenir ... » dira un ancien du 3°RCP. Le régiment de Château-Jobert, a eu, à lui seul, 11 tués et 41 blessés dans ses rangs, éléments du 11° Choc compris, mais il a infligé une mémorable  raclée aux Égyptiens: 203 tués, trois fois plus de  blessés, 153 prisonniers, 531 armes capturées dont 47 canons, mitrailleuses et mortiers.

              Le 19 novembre, il est décidé de ne laisser en Égypte que quelques troupes dont le 2° RPC de « Conan », le 1° REP, et une « centaine » du 11° Choc (7).

Les troupes qui attendent à Chypre et qui rêvaient d'en découdre seront doublement flouées de leur victoire. Le capitaine de Verdelhan, mon père, n'aura fait qu'un aller-retour sans gloire à Chypre. Comme d'autres paras il n'aura pas droit aux lauriers des vainqueurs, mais, comme eux, il vivra mal cette nouvelle humiliation. (Il y a quelques années, je suis allé à Chypre avec mon épouse et l’un de mes fils. A Limassol nous avons pris un cargo qui nous a conduits au Caire, puis à Suez. Un demi-siècle après l’humiliation de Suez, j’ai terminé ce chemin que mon père n’avait pas pu faire).

              Dès le 21 novembre, des contingents de l'ONU, imposés par les Soviétiques et les Américains, arrivent sur le sol égyptien. Les paras du 2° RPC et du 1° REP sont relevés par des Indiens et des Colombiens ; ils rembarquent pour l'Algérie à partir du  10 décembre. D'autres éléments, maintenus à Chypre, ne rentreront à Pau et Tarbes qu'en février ou mars 1957.

              L'arbitrage entre Soviétiques et Américains aura des conséquences graves: après ce conflit, pourtant gagné militairement par les coalisés du protocole de Sèvres, dont Israël, la communauté juive d'Égypte (environ 75 000 personnes) présente depuis plus de 25 siècles, doit quitter le pays. Nasser  proclame que  « Tous les Juifs sont des sionistes et des ennemis de l'État». Des milliers de Juifs se voient forcés de quitter l'Égypte avec une seule valise, après avoir « fait don » de leurs biens au gouvernement égyptien. 35 000 d'entre eux iront en Israël, 10 000 en France, 15 000 au Brésil, et 10 000 aux États-Unis. Une nouvelle fois, des Juifs se voient condamnés à l’exode.

L'Angleterre - la « perfide Albion » - aligne sa politique sur celle des États-Unis, lâchant, du même coup, son allié français. En France, on met en place des bons de rationnement en essence, qui disparaissent seulement en juillet 1957. L'autre conséquence, beaucoup plus grave, c'est que la France perd la face aux yeux du monde. Que la position du FLN en sort renforcée et que les paras français  digèrent mal leur victoire volée et leurs morts pour rien.

              En 1987, j'ai rencontré le colonel Château-Jobert, chez un ami commun, près de Saintes. Ce petit homme avait encore, à près de 80 ans, la fougue de sa jeunesse. Sur le fiasco de Suez, il fulminait et en parlait avec colère. Un certain nombre de gens ayant participé à l’« Opération Mousquetaire » feront parler d'eux, plus tard, en choisissant la dissidence: Château-Jobert d'abord, puis Dufour, Denoix de Saint Marc, Faulques, Sergent, Degueldre et bien d'autres.

              A Suez, au 1° REP, il y avait aussi « le plus jeune député de France » de l'époque.

 

                                                                                                                                                                                -3-

Élu sous l'étique de l’UDCA de pierre Poujade(8), ancien sous-lieutenant d'Indochine, il avait « rempilé » comme lieutenant chez les Légionnaires paras. Ce jeune homme bravache et un tantinet « grande gueule » s'appelait Jean-Marie Le Pen. A ma connaissance, sous la 4° République, trois députés, pas un de plus, ont abandonné provisoirement leur mandat  pour aller se battre en Algérie.

Le Pen a eu le courage de mettre « sa peau au bout de ses idées », comme l’écrira plus tard le capitaine Pierre Sergent, et ce comportement force le respect, quoiqu'on pense du personnage et  ses choix politiques ultérieurs. On juge un homme à ses actes, pas à ses propos !

L’« Opération Mousquetaire » a valu à Jean-Marie Le Pen le surnom de « croque-mort de la 10°DP ». En effet, il avait insisté auprès de sa hiérarchie pour que les morts égyptiens soient inhumés selon leur croyance, en direction de La Mecque.

J’ai eu la chance de connaître le colonel Château-Jobert, le capitaine Sergent et quelques autres ayant participé à l’« Opération Mousquetaire ». Tous gardaient de cette affaire un sentiment de fierté et… de légitime colère ; on peut les comprendre !

                                                                                                                               Eric de Verdelhan.   

             

 

 

1)- « L'Histoire Mondiale des Parachutistes ». Production Littéraire; 1974.

2)- 52% par la France, 44% par l’Angleterre et…4% par d’autres.

3)- 10° Division Parachutiste, aux ordres du général Massu.  

4)- Régiment de Parachutistes Coloniaux. La 10° DP comprenait, entre autres, les 1°, 2° et 3° RPC  et le légendaire 1° REP.

5)- Plus connu sous l'appellation de « Noratlas ».

6)- En saut d'entraînement, on largue à 400 mètres, et en saut opérationnel à 250 mètres, ce qui est déjà bas !

7)- Pour une raison que je ne saurais expliquer, le 11° Choc parle de « centaine » quand les autres unités parlent de « compagnie ». 

8)- Union de Défense des Artisans et Commerçants.

                                                                                                         

LE DRAKKAR

                                      N’oublions jamais « Le Drakkar » (23 octobre 1983).

« On ne confie pas au loup la garde de la bergerie… »                               (Proverbe libanais).

« Si vous avez compris quelque chose au Liban, c’est qu’on vous l’a mal expliqué.» (Henry Laurens). 

               

Aujourd’hui, je vous parlerai d’un attentat qui remonte à 40 ans, pour rendre hommage aux 58 parachutistes français tués à Beyrouth le 23 octobre 1983, dans l’explosion de l’immeuble « Le Drakkar »,  un attentat islamiste qui ne semble pas intéresser grand monde aujourd’hui :  

               En septembre 1983, la 3ème compagnie du 1er RCP (1) est intégrée à la « Force Multinationale de Sécurité » à Beyrouth. Ce départ n'était pas prévu car les régiments d'appelés du contingent ne faisaient pas partie du plan de relève. Mais Beyrouth, au cœur de cet été 1983, paraît encore calme…

                Le 20 septembre, la compagnie est cantonnée dans le poste « Irma » bientôt rebaptisé « Le Drakkar ». C'est un ancien hôtel de neuf étages mais surtout un excellent observatoire dans cette partie sud de Beyrouth.

 Avant d’aller plus loin, disons un mot du lointain Liban ( لبنان), perpétuellement en guerre, qui n’évoque pas grand-chose pour une jeune génération qui ne connait notre histoire qu’au travers de la « repentance ». Pourtant, depuis François 1er, la France porte un intérêt pour la Syrie et les minorités chrétiennes du Mont Liban. Sous le second Empire, la France est venue au secours des Maronites, victimes d’attaques et d'exactions violentes de la part de leurs voisins druzes.

Le 16 novembre 1916, deux diplomates, le Britannique sir Mark Sykes et le Français François Georges-Picot concluent  le fameux accord  « Sykes-Picot ». Cet accord  prévoit le partage - après la guerre - des dépouilles de l'Empire ottoman, allié de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie.

La France propose de prendre sous son aile la Syrie et le Mont Liban. Le 8 octobre 1918, une escadre française accoste à Beyrouth. Les soldats  français se joignent à leurs alliés britanniques qui occupent  déjà toute la région. La déception est grande, alors, chez les nationalistes arabes qui espéraient se tailler un état indépendant autour de Damas - la capitale de la Syrie - avec le soutien de Thomas Edward Lawrence, dit « Lawrence d’Arabie » (2). Qu'à cela ne tienne, un congrès réuni à l'initiative de l'émir Fayçal, fils du chérif de la Mecque,  proclame, le 11 mars 1920, l'indépendance de la « Grande Syrie » et en confie la couronne à l'émir. La conférence de San Remo, le 25 avril 1920, confirme le mandat de la France sur la Syrie et le Liban, et le général Henri Gouraud, chef du Corps Expéditionnaire Français, décide d'en finir avec Fayçal. Il l'expulse de Damas et écrase son armée le 24 juillet 1920, à Khan Mayssaloum, dans la chaîne de montagnes qui sépare la Syrie du Liban.

Pressée par la communauté maronite, la France détache de l'ancienne Syrie un Grand-Liban qui rassemble le Mont Liban, la vallée de la Bekaa et le littoral. Dans ces limites, les Chrétiens sont majoritaires (Ce ne sera plus le cas en 1975 du fait de l'émigration et d'une natalité inférieure à celle des Musulmans). L' « État du Grand-Liban » est officialisé le 1er septembre 1920 par un décret du général Gouraud, haut-commissaire pour le Levant.  La Syrie, elle,  inclut trois entités distinctes : l'État de Damas, l'État d'Alep et le Territoire des Alaouites.

La France institue, aux côtés du gouvernement, un conseil consultatif où sont représentées les… 17 communautés religieuses du pays : des Chrétiens maronites aux Juifs en passant par les Musulmans sunnites ou chiites, les Chrétiens  jacobites (ou monophysites), les Druzes, les Arméniens, les Grecs orthodoxes etc… Ainsi se met en place un « communautarisme » original.

                                                                                                                                                             -2-

Pour les Libanais, comme pour les habitants du Moyen-Orient en général, l'appartenance religieuse  est moins une affaire de croyance que d'identité : chacun se rattache à une communauté caractérisée par son endogamie, ses rituels et ses coutumes mais aussi ses règles de droit (mariage, héritage...) et ses tribunaux propres.

Le 26 mai 1926, Henry de Jouvenel donne une Constitution au pays. Inspirée de notre  Constitution (celle de 1875), elle s'en distingue par une énorme différence: la reconnaissance des communautés et le partage du pouvoir entre elles, en fonction de leur importance.  Selon la Constitution, toujours en vigueur, les députés sont élus sur une base communautaire ET  territoriale. La répartition est établie sur la base du recensement de 1932 (3). Par ailleurs, il est convenu - de façon non écrite - que la présidence de la République revienne à un Maronite et le poste de premier ministre à un Musulman sunnite. Ces dispositions satisfont la bourgeoisie sunnite et maronite de Beyrouth de même que les clans du Mont Liban. Les habitants des périphéries du sud et de l'est, y trouvent beaucoup moins leur compte et gardent la nostalgie de la « Grande Syrie ».

En juin 1941, en pleine guerre mondiale, les Britanniques, accompagnés d'un détachement des FFL (4) gaullistes, occupent le Liban et la Syrie et en chassent les représentants du régime de Vichy.  Puis,  le 25 décembre 1941, sous la pression britannique, le général Catroux, commandant des troupes françaises du Levant, proclame l’indépendance de la Syrie et du Liban !

Mais  De Gaulle et son représentant, le haut-commissaire Jean Hellen, ne sont pas d’accord.

              Le 11 novembre 1943, Jean Hellen fait arrêter le président  Béchara el-Khoury, ainsi que tout son gouvernement, ce qui provoque d’importantes manifestations de rue.

Les Britanniques s'en mêlent et exigent la libération des prisonniers. Celle-ci est effective le 22 novembre. Cette date - le 22 novembre 1943 – est, depuis lors, la fête nationale du Liban.

La classe politique libanaise décide de conserver les institutions léguées par la France.

Elle choisit aussi, par un « pacte national » non écrit, de consolider la répartition officieuse des postes de responsabilité entre les différentes communautés.

L'indépendance officielle est programmée le 1er janvier 1944. Mais c'est seulement en 1946 que les troupes françaises et anglaises quitteront le Liban.

Ce beau pays va devenir, dans les années 1950-70, « La Suisse du Moyen-Orient », en raison de sa puissance financière. Et sa capitale, Beyrouth, deviendra « le Paris du Moyen-Orient ».

              Et puis, tout va basculer : l'ordre - ô combien précaire -  instauré par les français est remis en cause par la démographie : L’arrivée d'une importante immigration palestinienne, musulmane à 80%, et le déclin des Chrétiens. Les Musulmans chiites du sud du pays, dont le poids démographique va croissant, contestent  la prééminence des Maronites et de la bourgeoisie sunnite de Beyrouth.

La Syrie, qui considère le Liban comme son « Alsace-Lorraine », ne se résigne pas à la scission de 1920. Elle se refuse à ouvrir une ambassade à Beyrouth, attise en sous-main les rivalités communautaires et nourrit les ressentiments, chiite et palestinien, avec la complicité de l'Iran.

En 1975, bien qu'aucun recensement n'ait eu lieu depuis 1932, chacun voit bien que les Maronites sont devenus très minoritaires. C'est le début d’une terrible guerre civile, faite d’alliances improbables (et souvent  éphémères) entre les communautés.

Israël d’un côté,  la Syrie des Al-Assad, père et fils, de l’autre, soufflent sur la braise.

Et…les Français  reviennent ! Ils arrivent avec le FINUL (5). Mise en place par les résolutions 425 et 426 des Nations Unies, à l'initiative du général français Jean Cuq, c’est l' « Opération Litani », du 14 au 21 mars 1978. Depuis, la création de l’ONU (24 octobre 1945) qui faisait  suite à la « Société des Nations » d’avant-guerre, les dirigeants occidentaux ont inventé un concept : les « soldats de la paix » chargés de missions d'interposition entre belligérants, à caractère défensif (ou de simple observation), généralement sous la bannière de l'ONU ou d'une force internationale.

Au Liban, ceci nous a amené, entre autres, au drame du 23 octobre 1983. Ce jour-là,  deux attentats-suicides frappaient les contingents américain et français de la « Force Multinationale de Sécurité » de Beyrouth. Ces attentats, revendiqués par le « Mouvement de la révolution islamique libre » puis par l' « Organisation du Jihad islamique » ont fait 299  morts  et plusieurs centaines de blessés.

                                                                                                                                                             -3-

À 6 h du matin, un camion piégé touche le contingent américain. Son explosion  tue 241 soldats  et en blesse une centaine d'autres. Environ deux minutes plus tard, 58 parachutistes français de la force multinationale, (55 paras de la 3ème  compagnie du 1er RCP et 3 paras du 9ème  RCP), trouvent la mort dans un attentat similaire : l'attentat du « Drakkar » entraîne la destruction totale de l'immeuble. 15 autres paras sont blessés. 26 seulement en sortiront indemnes mais, pour la plupart, traumatisés, à vie.  En dehors dans paras - d’active ou anciens - qui honorent leur mémoire chaque année, cet attentat est tombé dans l’oubli…

             Depuis 1978, la France est présente au Liban. Elle a perdu plus de 150 hommes là-bas et elle reste l’un des principaux pays contributeurs de la FINUL.

            Ayons une pensée pour les paras du « Drakkar »  et pour tous les autres, tombés pour rien, ou, plus exactement, pour une cause perdue d’avance par un phénomène démographique :

            Les communautés les plus importantes du Liban actuel sont, dans l'ordre, les Musulmans chiites (plus de 30%), les Musulmans sunnites (26%), les Chrétiens maronites (25%), les Druzes (6%), les Grecs-orthodoxes, les Grecs-catholiques…etc. Les Musulmans chiites tendent à devenir le groupe prédominant. Les Chrétiens  sont en voie de marginalisation, puis, peut-être de disparition… comme dans tout le reste du Moyen-Orient…

 

                                                                                                                       Eric de Verdelhan

 

 

1)- 1er RCP : 1er Régiment de Chasseurs Parachutistes, basé à l’époque à Pau-Idron et commandé par le colonel Jean-Claude Cardinal.  

2)- Thomas Edward Lawrence, dit « Lawrence d’Arabie », (1888-1935) officier et écrivain britannique.

3)- Les Libanais n'ont pas organisé d'autre recensement depuis.

4)- Forces Françaises Libres.

5)- Force Intérimaire des Nations Unies au Liban.

25 SEPTEMBRE 2023
JOURNEE D'HOMMAGE AUX HARKIS

                        Journée d’hommage aux Harkis : nous leur devons bien ça !

              « Dans un premier temps, il faut leur faire bonne figure pour ne pas provoquer leur départ en métropole, ce qui leur permettrait d’échapper à notre justice. Ces chiens ne trouveront le repos que dans la tombe ».                                                                            (Houari Boumediene, au sujet des Harkis).

 

             

Les jeunes générations ne savent rien du drame des Harkis, je vais donc en parler :

Au lendemain des Accords d’Evian, c’est 100 à 150 000 Harkis (en comptant les membres de leurs familles) qu'on a livré désarmés aux égorgeurs du FLN. Quelques officiers courageux ont réussi, avec des complicités sur place, à en rapatrier en métropole. Quelques-uns sont arrivés à gagner la France par leurs propres moyens. Qu'à cela ne tienne, on les  rembarque en direction de l'Algérie, ou les attendent la torture et la mort. Ceux qui parviennent à rester en métropole seront parqués dans des camps, comme des parias. Voilà comment notre gouvernement de l’époque remerciait ceux qui lui avaient été fidèles, tandis que, dans le même temps, il déroulait  le tapis rouge aux  Fellaghas.

              Le 30 août 2001, deux avocats français déposaient une plainte contre X  pour « crimes contre l’humanité ». Cette plainte visait les Républiques algérienne et française pour leur comportement à l’égard des Harkis. Le dossier était solide et la plainte fondée.

26 jours plus tard, une journée d’hommage national aux Harkis était organisée et le président Chirac  recevait leurs représentants à l’Élysée. Mais qui étaient ces oubliés de l’histoire ?

Le terme de « Harkis » désigne, de nos jours, tous les combattants musulmans, réguliers ou supplétifs, de l’Armée française en Algérie. Au maximum de leurs effectifs, en janvier-février 1961, ces soldats étaient répartis en sept catégories: les appelés du contingent (60 000 hommes), les engagés (28 000 hommes), les Groupes Mobiles de Sécurité (7 500 hommes), les Moghaznis (19 500 hommes), les Unités de Réserve  dites « Aassès »; (3 000 hommes), les Groupes d’Auto-défense (62 000 hommes), et les Harkis proprement dits (63 000 hommes).

Les Harkis, curieusement, ont une origine civile: c’est l’ethnologue Jean Servier qui organise, dès 1954, la première Harka, pour défendre la petite ville d’Arris dans les Aurès. Les Harkas  reçurent un statut militaire le 8 février 1956 mais la condition de Harki ne sera fixée que le 7 novembre 1961: c’est un supplétif sous contrat, engagé au mois ou à la journée, recevant une solde modique.

Lors des préparatifs des Accords d’Evian, le ministre des Armées, Pierre Mesmer, tenait à rassurer les Algériens servant dans l’Armée française sur, je cite: « leur avenir et la volonté de la France de ne les abandonner en aucune manière ». La suite est connue : on désarme les Harkis.

Dans un premier temps, le pouvoir algérien alterne promesses d'amnistie et menaces. Puis les sévices et assassinats commencent. Les Harkis sont abattus en masse, lors des deux principales vagues de répression en été et en automne 1962. Quelquefois par unité entière, par village entier, par famille entière, les femmes et les enfants n'étant pas épargnés. Les supplices qui précédent la mort sont d'une cruauté inouïe et peuvent durer plusieurs heures, voire plusieurs jours: Corps ébouillantés, dépecés, enterrés ou brûlés vifs, énucléations, membres découpés en lanières et salés. Des anciens combattants sont contraints d'avaler leurs médailles avant d'être brûlés vifs dans le drapeau français... Selon des témoignages rapportés par Camille Brière :

              « Certains harkis furent crucifiés sur des portes, les yeux crevés, le nez et les oreilles coupés, la langue arrachée, systématiquement émasculés... D'autres furent dépecés vivants à la tenaille, leur chair palpitante jetée aux chiens...Quant aux familles : des vieillards et des infirmes étaient égorgés, des femmes violées puis éventrées, des nourrissons avaient la tête écrasée contre les murs sous les yeux de leur mère... »

                                                                                                                                                                             -2-

Dans un compte-rendu destiné à sa hiérarchie, le sous-préfet d’Akbou, en Kabylie, dresse de façon précise et détaillée la chronique macabre des exactions - supplices, assassinats, viols collectifs, enfermement dans des camps - subies par les Harkis et leurs familles dans sa circonscription après le cessez-le-feu du 19 mars 1962 jusqu'à la fin décembre 1962. Il note parmi les victimes « la proportion non négligeable de civils qui est de l'ordre d'un tiers, constitué d'élus, de chefs de villages, d'anciens combattants... ». S'agissant d'un rapport officiel, il ne peut être taxé d’exagération.

L'aspect cathartique des massacres a été souligné par Mohand Hamoumou:

« La plupart furent torturés publiquement, longuement, avec un luxe de raffinement dans l'horreur. La mort était une délivrance, d'où la recherche de morts lentes pour faire durer l'expiation. Le supplice est destiné à rendre infâme celui qui en est la victime… »

D’autres Harkis sont enfermés dans des camps, dans lesquels la Croix Rouge recensera, en 1965, 13 500 personnes. Certains seront employés à des taches dangereuses telles le déminage, à mains nues, avec une jambe coupée préventivement pour qu’ils ne puissent pas s’échapper.

D’autres sont enlevés : ce sont des milliers de Harkis (et de « Pieds-noirs ») qui disparaissent après le 19 mars 1962, puis au cours des deux vagues de répression qui interviennent en 1962, et de celles qui interviendront plus tard, jusqu’en… 1966, sans que les autorités françaises, pourtant informées des lieux de leur détention, ne s’en inquiètent.

Dans un rapport de mai 1962, monsieur de Saint-Salvy, contrôleur général, a pu écrire :

« Les crimes de guerre commis en Algérie depuis le 19 mars 1962 sont sans précédent depuis la dernière guerre mondiale, dépassant tout ce qui avait pu être constaté en Afrique noire » (2).

Dès le 3 avril 1962, juste après les Accords d’Evian, De Gaulle déclarait à Alain Peyrefitte :

« Il faut se débarrasser sans délai de ce magma  d’auxiliaires qui n’ont jamais servi à rien » et il donna l’ordre de les désarmer dans les plus brefs délais. Le 16 mai suivant, le général de Brébisson, obéissant servilement à son ministre, Pierre Messmer, interdisait à ses troupes de procéder « à des opérations de recherches dans les douars de Harkis ou de leurs familles. »

              On disserte encore aujourd’hui sur le nombre des victimes. De l’aveu même de Ben Bella, la population visée représentait 500 000 personnes. Si l’on s’en tient aux confidences de Krim Belkacem à Jean Daniel, sur les 220 000 Musulmans abattus par l’ALN, « en dehors des combats », 150 000 auraient été exécutés après le cessez-le-feu.

Quelques auteurs font remarquer que, lors des Accords d’Evian, il ne restait que  42 000 Harkis sous les armes. C’est vrai, mais les actes d’extermination, ont duré plus de 10 mois. Ils  ont frappé des civils, des Harkis démobilisés, leurs femmes, leurs enfants, parfois leurs parents ou leurs cousins. Le chiffre retenu par les gens sérieux et crédibles sera de 150 000 victimes et il s’appuie  sur différentes estimations rappelées notamment par l’historien Abd-El-Azziz Meliani ; sur celle du Service Historique des Armées qui, dans une note officielle en 1974, estime à environ 150 000 le nombre des Harkis disparus ou assassinés ; sur celle du chef du 2ème  bureau à Alger qui retient également ce chiffre de 150 000 ; celle, enfin, du sous-préfet d’Akbou, qui dans son compte-rendu officiel, fait état de 2000 victimes, en moyenne, par arrondissement, (Soit 150 000 pour les 72 arrondissements algériens). Anne Heinis, dans un mémoire daté de 1977 sur l’insertion des français musulmans (3) situe la fourchette haute à 150 000.  Même chiffre de 150 000 chez André Santini, secrétaire d’état aux rapatriés en 1986-1988.

Les Harkis qui eurent la chance de regagner la France,  90 000 environ, furent parqués dans des camps d’internement  et ce bagne dura 12 ans.

Le 6 août 1975 – enfin ! – le gouvernement pris quelques mesures pour améliorer leur sort.

« Aujourd’hui, la télévision montre des images de « migrants » regroupés dans des camps de fortune…People et hommes politiques défilent entre les baraquements pour dénoncer un accueil indigne. J’aimerais que ceux qui se révoltent aujourd’hui aient la même réaction pour ce qui s’est passé pour les Harkis » dira, en mars 2015, l’ex-secrétaire d’état Jeannette Bougrab, elle-même fille de Harki. Le massacre de nos Harkis est une honte, une tâche indélébile de notre histoire !

 

 

                                                                                                                                                                 -3-

On a reproché au gouvernement de Vichy la déportation de 77 320 Juifs (dont les deux tiers sont morts dans les camps de concentration), mais personne ne semble s’indigner des massacres de Harkis dont le triste sort est à mettre au compte exclusif de De Gaulle. Ce dernier,  il le dira à Alain Peyrefitte, ne voulait pas voir son village s’appeler « Colombey-les-deux-mosquées »(4). 

Le capitaine Bernard Moinet  a écrit un livre poignant sur le drame des Harkis : « Ahmed ? Connais  pas ! » (5). Un livre qui devrait faire partie des programmes scolaires.

Et, en dehors du sort tragique de nos Harkis, à qui va-ton faire croire que le gouvernement pouvait ignorer ce qu’Ahmed Boumendjel avait confié à Jean Daniel dès juin 1960, à savoir que :

« Dans une Algérie indépendante, il n’y aura de place ni pour les Juifs algériens, ni pour les Européens, ni pour ceux qui les auront aidés ». Il était difficile d’être plus clair !

Durant l’été 1962, Robert Boulin, cynique, estimait que les : « Pieds-noirs ont avancé leurs vacances. Simplement, la plupart sont incertains sur la date de leur retour. »

En débarquant, souvent dans le dénuement le plus total, en métropole, la première surprise des « Pieds-noirs » fut leur découverte de l’humour de notre fonction publique. Arrachés à leur terre natale, débarquant dans un pays qu’ils ne connaissaient pas, ils se virent appeler « rapatriés », or, comme dira l’un d’eux : « Ici, la patrie est un vain mot. Nous n’y avons ni nos morts ni nos usages ». Ils auraient préféré être reconnus comme « repliés », ou « déracinés ».

D’ailleurs, ces « Français à part entière » furent accueillis comme des indésirables ou comme des suspects (pros-OAS). Le ministre Louis Joxe ne souhaitait « cette mauvaise graine, ni en Algérie, ni en métropole. Il vaudrait mieux qu’ils s’installent en Argentine, au Brésil ou en Australie… ».

              Comme le dira l’écrivain Jean Brune, le « Pieds-noirs » est : « Un Français à part entière qui, à son arrivée en France, s’est découvert entièrement à part. ».

L’attitude qui les choqua le plus fut celle de De Gaulle. Ce dernier devait déclarer, le 4 mai 1962 : « L’intérêt de la France a cessé de se confondre avec celui des Pieds-noirs. ». Un peu plus tard, en juin 1963, il se félicitera que l’intégration des « Pieds-noirs » se soit faite « sans heurts, sans drames et sans douleurs ». Puis, il fermera définitivement la page de l’Algérie française, le 22 juillet 1964, en supprimant le ministère des rapatriés avec cette déclaration :

« Ils ont été absorbés comme par un papier-buvard… ». Quel cynisme ! Quel mépris !

Pour moi, la France n’a pas à battre sa coulpe devant les Harkis car les Français ne sauraient être tenus pour responsables de l’abandon honteux de l’Algérie française, après une guerre gagnée militairement, ni des atrocités commises par le FLN avec la complicité du pouvoir de l’époque.

Mais nous devons leur rendre hommage. Notre peuple sans mémoire semble ignorer que de nombreux supplétifs algériens assassinés par la FLN étaient des anciens soldats de Monte Cassino ; certains avaient débarqué en Provence en août 1944, avec « l’Armée B » du général de Lattre de Tassigny pour libérer une terre qu’ils ne connaissaient pas.   

Aujourd’hui encore les Algériens (et les Franco-algériens) considèrent les Harkis comme des traîtres. Quant aux  Français, ils ne font pas de différence entre les Algériens qui aimaient la France et ceux qui, dès leur enfance, apprennent à la détester.

 

                                                                                                                      Eric de Verdelhan

 

 

 

1)- « Hommage à NOTRE Algérie française », publié en 2018 aux éditions Dualpha.

2)- Rapport officiel du contrôleur général de Saint-Salvy cité par Abd-El-Azziz Meliani dans « La France honteuse. Le drame des Harkis » ; éditions Perrin.

3)- Anne Heinis « L'insertion des français musulmans » ;  Montpellier III ; thèse de troisième cycle ; 1977.

4)- « C'était De Gaulle » d’Alain Peyrefitte; Gallimard; 1994.

5)- «  Ahmed ? Connais pas ! » de Bernard Moinet; Lettres du Monde; 1980.

                        Journée d’hommage aux Harkis : nous leur devons bien ça !

              « Dans un premier temps, il faut leur faire bonne figure pour ne pas provoquer leur départ en métropole, ce qui leur permettrait d’échapper à notre justice. Ces chiens ne trouveront le repos que dans la tombe ».                                                                            (Houari Boumediene, au sujet des Harkis).

 

             

Les jeunes générations ne savent rien du drame des Harkis, je vais donc en parler :

Au lendemain des Accords d’Evian, c’est 100 à 150 000 Harkis (en comptant les membres de leurs familles) qu'on a livré désarmés aux égorgeurs du FLN. Quelques officiers courageux ont réussi, avec des complicités sur place, à en rapatrier en métropole. Quelques-uns sont arrivés à gagner la France par leurs propres moyens. Qu'à cela ne tienne, on les  rembarque en direction de l'Algérie, ou les attendent la torture et la mort. Ceux qui parviennent à rester en métropole seront parqués dans des camps, comme des parias. Voilà comment notre gouvernement de l’époque remerciait ceux qui lui avaient été fidèles, tandis que, dans le même temps, il déroulait  le tapis rouge aux  Fellaghas.

              Le 30 août 2001, deux avocats français déposaient une plainte contre X  pour « crimes contre l’humanité ». Cette plainte visait les Républiques algérienne et française pour leur comportement à l’égard des Harkis. Le dossier était solide et la plainte fondée.

26 jours plus tard, une journée d’hommage national aux Harkis était organisée et le président Chirac  recevait leurs représentants à l’Élysée. Mais qui étaient ces oubliés de l’histoire ?

Le terme de « Harkis » désigne, de nos jours, tous les combattants musulmans, réguliers ou supplétifs, de l’Armée française en Algérie. Au maximum de leurs effectifs, en janvier-février 1961, ces soldats étaient répartis en sept catégories: les appelés du contingent (60 000 hommes), les engagés (28 000 hommes), les Groupes Mobiles de Sécurité (7 500 hommes), les Moghaznis (19 500 hommes), les Unités de Réserve  dites « Aassès »; (3 000 hommes), les Groupes d’Auto-défense (62 000 hommes), et les Harkis proprement dits (63 000 hommes).

Les Harkis, curieusement, ont une origine civile: c’est l’ethnologue Jean Servier qui organise, dès 1954, la première Harka, pour défendre la petite ville d’Arris dans les Aurès. Les Harkas  reçurent un statut militaire le 8 février 1956 mais la condition de Harki ne sera fixée que le 7 novembre 1961: c’est un supplétif sous contrat, engagé au mois ou à la journée, recevant une solde modique.

Lors des préparatifs des Accords d’Evian, le ministre des Armées, Pierre Mesmer, tenait à rassurer les Algériens servant dans l’Armée française sur, je cite: « leur avenir et la volonté de la France de ne les abandonner en aucune manière ». La suite est connue : on désarme les Harkis.

Dans un premier temps, le pouvoir algérien alterne promesses d'amnistie et menaces. Puis les sévices et assassinats commencent. Les Harkis sont abattus en masse, lors des deux principales vagues de répression en été et en automne 1962. Quelquefois par unité entière, par village entier, par famille entière, les femmes et les enfants n'étant pas épargnés. Les supplices qui précédent la mort sont d'une cruauté inouïe et peuvent durer plusieurs heures, voire plusieurs jours: Corps ébouillantés, dépecés, enterrés ou brûlés vifs, énucléations, membres découpés en lanières et salés. Des anciens combattants sont contraints d'avaler leurs médailles avant d'être brûlés vifs dans le drapeau français... Selon des témoignages rapportés par Camille Brière :

              « Certains harkis furent crucifiés sur des portes, les yeux crevés, le nez et les oreilles coupés, la langue arrachée, systématiquement émasculés... D'autres furent dépecés vivants à la tenaille, leur chair palpitante jetée aux chiens...Quant aux familles : des vieillards et des infirmes étaient égorgés, des femmes violées puis éventrées, des nourrissons avaient la tête écrasée contre les murs sous les yeux de leur mère... »

                                                                                                                                                                             -2-

Dans un compte-rendu destiné à sa hiérarchie, le sous-préfet d’Akbou, en Kabylie, dresse de façon précise et détaillée la chronique macabre des exactions - supplices, assassinats, viols collectifs, enfermement dans des camps - subies par les Harkis et leurs familles dans sa circonscription après le cessez-le-feu du 19 mars 1962 jusqu'à la fin décembre 1962. Il note parmi les victimes « la proportion non négligeable de civils qui est de l'ordre d'un tiers, constitué d'élus, de chefs de villages, d'anciens combattants... ». S'agissant d'un rapport officiel, il ne peut être taxé d’exagération.

L'aspect cathartique des massacres a été souligné par Mohand Hamoumou:

« La plupart furent torturés publiquement, longuement, avec un luxe de raffinement dans l'horreur. La mort était une délivrance, d'où la recherche de morts lentes pour faire durer l'expiation. Le supplice est destiné à rendre infâme celui qui en est la victime… »

D’autres Harkis sont enfermés dans des camps, dans lesquels la Croix Rouge recensera, en 1965, 13 500 personnes. Certains seront employés à des taches dangereuses telles le déminage, à mains nues, avec une jambe coupée préventivement pour qu’ils ne puissent pas s’échapper.

D’autres sont enlevés : ce sont des milliers de Harkis (et de « Pieds-noirs ») qui disparaissent après le 19 mars 1962, puis au cours des deux vagues de répression qui interviennent en 1962, et de celles qui interviendront plus tard, jusqu’en… 1966, sans que les autorités françaises, pourtant informées des lieux de leur détention, ne s’en inquiètent.

Dans un rapport de mai 1962, monsieur de Saint-Salvy, contrôleur général, a pu écrire :

« Les crimes de guerre commis en Algérie depuis le 19 mars 1962 sont sans précédent depuis la dernière guerre mondiale, dépassant tout ce qui avait pu être constaté en Afrique noire » (2).

Dès le 3 avril 1962, juste après les Accords d’Evian, De Gaulle déclarait à Alain Peyrefitte :

« Il faut se débarrasser sans délai de ce magma  d’auxiliaires qui n’ont jamais servi à rien » et il donna l’ordre de les désarmer dans les plus brefs délais. Le 16 mai suivant, le général de Brébisson, obéissant servilement à son ministre, Pierre Messmer, interdisait à ses troupes de procéder « à des opérations de recherches dans les douars de Harkis ou de leurs familles. »

              On disserte encore aujourd’hui sur le nombre des victimes. De l’aveu même de Ben Bella, la population visée représentait 500 000 personnes. Si l’on s’en tient aux confidences de Krim Belkacem à Jean Daniel, sur les 220 000 Musulmans abattus par l’ALN, « en dehors des combats », 150 000 auraient été exécutés après le cessez-le-feu.

Quelques auteurs font remarquer que, lors des Accords d’Evian, il ne restait que  42 000 Harkis sous les armes. C’est vrai, mais les actes d’extermination, ont duré plus de 10 mois. Ils  ont frappé des civils, des Harkis démobilisés, leurs femmes, leurs enfants, parfois leurs parents ou leurs cousins. Le chiffre retenu par les gens sérieux et crédibles sera de 150 000 victimes et il s’appuie  sur différentes estimations rappelées notamment par l’historien Abd-El-Azziz Meliani ; sur celle du Service Historique des Armées qui, dans une note officielle en 1974, estime à environ 150 000 le nombre des Harkis disparus ou assassinés ; sur celle du chef du 2ème  bureau à Alger qui retient également ce chiffre de 150 000 ; celle, enfin, du sous-préfet d’Akbou, qui dans son compte-rendu officiel, fait état de 2000 victimes, en moyenne, par arrondissement, (Soit 150 000 pour les 72 arrondissements algériens). Anne Heinis, dans un mémoire daté de 1977 sur l’insertion des français musulmans (3) situe la fourchette haute à 150 000.  Même chiffre de 150 000 chez André Santini, secrétaire d’état aux rapatriés en 1986-1988.

Les Harkis qui eurent la chance de regagner la France,  90 000 environ, furent parqués dans des camps d’internement  et ce bagne dura 12 ans.

Le 6 août 1975 – enfin ! – le gouvernement pris quelques mesures pour améliorer leur sort.

« Aujourd’hui, la télévision montre des images de « migrants » regroupés dans des camps de fortune…People et hommes politiques défilent entre les baraquements pour dénoncer un accueil indigne. J’aimerais que ceux qui se révoltent aujourd’hui aient la même réaction pour ce qui s’est passé pour les Harkis » dira, en mars 2015, l’ex-secrétaire d’état Jeannette Bougrab, elle-même fille de Harki. Le massacre de nos Harkis est une honte, une tâche indélébile de notre histoire !

 

 

                                                                                                                                                                 -3-

On a reproché au gouvernement de Vichy la déportation de 77 320 Juifs (dont les deux tiers sont morts dans les camps de concentration), mais personne ne semble s’indigner des massacres de Harkis dont le triste sort est à mettre au compte exclusif de De Gaulle. Ce dernier,  il le dira à Alain Peyrefitte, ne voulait pas voir son village s’appeler « Colombey-les-deux-mosquées »(4). 

Le capitaine Bernard Moinet  a écrit un livre poignant sur le drame des Harkis : « Ahmed ? Connais  pas ! » (5). Un livre qui devrait faire partie des programmes scolaires.

Et, en dehors du sort tragique de nos Harkis, à qui va-ton faire croire que le gouvernement pouvait ignorer ce qu’Ahmed Boumendjel avait confié à Jean Daniel dès juin 1960, à savoir que :

« Dans une Algérie indépendante, il n’y aura de place ni pour les Juifs algériens, ni pour les Européens, ni pour ceux qui les auront aidés ». Il était difficile d’être plus clair !

Durant l’été 1962, Robert Boulin, cynique, estimait que les : « Pieds-noirs ont avancé leurs vacances. Simplement, la plupart sont incertains sur la date de leur retour. »

En débarquant, souvent dans le dénuement le plus total, en métropole, la première surprise des « Pieds-noirs » fut leur découverte de l’humour de notre fonction publique. Arrachés à leur terre natale, débarquant dans un pays qu’ils ne connaissaient pas, ils se virent appeler « rapatriés », or, comme dira l’un d’eux : « Ici, la patrie est un vain mot. Nous n’y avons ni nos morts ni nos usages ». Ils auraient préféré être reconnus comme « repliés », ou « déracinés ».

D’ailleurs, ces « Français à part entière » furent accueillis comme des indésirables ou comme des suspects (pros-OAS). Le ministre Louis Joxe ne souhaitait « cette mauvaise graine, ni en Algérie, ni en métropole. Il vaudrait mieux qu’ils s’installent en Argentine, au Brésil ou en Australie… ».

              Comme le dira l’écrivain Jean Brune, le « Pieds-noirs » est : « Un Français à part entière qui, à son arrivée en France, s’est découvert entièrement à part. ».

L’attitude qui les choqua le plus fut celle de De Gaulle. Ce dernier devait déclarer, le 4 mai 1962 : « L’intérêt de la France a cessé de se confondre avec celui des Pieds-noirs. ». Un peu plus tard, en juin 1963, il se félicitera que l’intégration des « Pieds-noirs » se soit faite « sans heurts, sans drames et sans douleurs ». Puis, il fermera définitivement la page de l’Algérie française, le 22 juillet 1964, en supprimant le ministère des rapatriés avec cette déclaration :

« Ils ont été absorbés comme par un papier-buvard… ». Quel cynisme ! Quel mépris !

Pour moi, la France n’a pas à battre sa coulpe devant les Harkis car les Français ne sauraient être tenus pour responsables de l’abandon honteux de l’Algérie française, après une guerre gagnée militairement, ni des atrocités commises par le FLN avec la complicité du pouvoir de l’époque.

Mais nous devons leur rendre hommage. Notre peuple sans mémoire semble ignorer que de nombreux supplétifs algériens assassinés par la FLN étaient des anciens soldats de Monte Cassino ; certains avaient débarqué en Provence en août 1944, avec « l’Armée B » du général de Lattre de Tassigny pour libérer une terre qu’ils ne connaissaient pas.   

Aujourd’hui encore les Algériens (et les Franco-algériens) considèrent les Harkis comme des traîtres. Quant aux  Français, ils ne font pas de différence entre les Algériens qui aimaient la France et ceux qui, dès leur enfance, apprennent à la détester.

 

                                                                                                                      Eric de Verdelhan

 

 

 

1)- « Hommage à NOTRE Algérie française », publié en 2018 aux éditions Dualpha.

2)- Rapport officiel du contrôleur général de Saint-Salvy cité par Abd-El-Azziz Meliani dans « La France honteuse. Le drame des Harkis » ; éditions Perrin.

3)- Anne Heinis « L'insertion des français musulmans » ;  Montpellier III ; thèse de troisième cycle ; 1977.

4)- « C'était De Gaulle » d’Alain Peyrefitte; Gallimard; 1994.

5)- «  Ahmed ? Connais pas ! » de Bernard Moinet; Lettres du Monde; 1980.

                        Journée d’hommage aux Harkis : nous leur devons bien ça !

              « Dans un premier temps, il faut leur faire bonne figure pour ne pas provoquer leur départ en métropole, ce qui leur permettrait d’échapper à notre justice. Ces chiens ne trouveront le repos que dans la tombe ».                                                                            (Houari Boumediene, au sujet des Harkis).

 

             

Les jeunes générations ne savent rien du drame des Harkis, je vais donc en parler :

Au lendemain des Accords d’Evian, c’est 100 à 150 000 Harkis (en comptant les membres de leurs familles) qu'on a livré désarmés aux égorgeurs du FLN. Quelques officiers courageux ont réussi, avec des complicités sur place, à en rapatrier en métropole. Quelques-uns sont arrivés à gagner la France par leurs propres moyens. Qu'à cela ne tienne, on les  rembarque en direction de l'Algérie, ou les attendent la torture et la mort. Ceux qui parviennent à rester en métropole seront parqués dans des camps, comme des parias. Voilà comment notre gouvernement de l’époque remerciait ceux qui lui avaient été fidèles, tandis que, dans le même temps, il déroulait  le tapis rouge aux  Fellaghas.

              Le 30 août 2001, deux avocats français déposaient une plainte contre X  pour « crimes contre l’humanité ». Cette plainte visait les Républiques algérienne et française pour leur comportement à l’égard des Harkis. Le dossier était solide et la plainte fondée.

26 jours plus tard, une journée d’hommage national aux Harkis était organisée et le président Chirac  recevait leurs représentants à l’Élysée. Mais qui étaient ces oubliés de l’histoire ?

Le terme de « Harkis » désigne, de nos jours, tous les combattants musulmans, réguliers ou supplétifs, de l’Armée française en Algérie. Au maximum de leurs effectifs, en janvier-février 1961, ces soldats étaient répartis en sept catégories: les appelés du contingent (60 000 hommes), les engagés (28 000 hommes), les Groupes Mobiles de Sécurité (7 500 hommes), les Moghaznis (19 500 hommes), les Unités de Réserve  dites « Aassès »; (3 000 hommes), les Groupes d’Auto-défense (62 000 hommes), et les Harkis proprement dits (63 000 hommes).

Les Harkis, curieusement, ont une origine civile: c’est l’ethnologue Jean Servier qui organise, dès 1954, la première Harka, pour défendre la petite ville d’Arris dans les Aurès. Les Harkas  reçurent un statut militaire le 8 février 1956 mais la condition de Harki ne sera fixée que le 7 novembre 1961: c’est un supplétif sous contrat, engagé au mois ou à la journée, recevant une solde modique.

Lors des préparatifs des Accords d’Evian, le ministre des Armées, Pierre Mesmer, tenait à rassurer les Algériens servant dans l’Armée française sur, je cite: « leur avenir et la volonté de la France de ne les abandonner en aucune manière ». La suite est connue : on désarme les Harkis.

Dans un premier temps, le pouvoir algérien alterne promesses d'amnistie et menaces. Puis les sévices et assassinats commencent. Les Harkis sont abattus en masse, lors des deux principales vagues de répression en été et en automne 1962. Quelquefois par unité entière, par village entier, par famille entière, les femmes et les enfants n'étant pas épargnés. Les supplices qui précédent la mort sont d'une cruauté inouïe et peuvent durer plusieurs heures, voire plusieurs jours: Corps ébouillantés, dépecés, enterrés ou brûlés vifs, énucléations, membres découpés en lanières et salés. Des anciens combattants sont contraints d'avaler leurs médailles avant d'être brûlés vifs dans le drapeau français... Selon des témoignages rapportés par Camille Brière :

              « Certains harkis furent crucifiés sur des portes, les yeux crevés, le nez et les oreilles coupés, la langue arrachée, systématiquement émasculés... D'autres furent dépecés vivants à la tenaille, leur chair palpitante jetée aux chiens...Quant aux familles : des vieillards et des infirmes étaient égorgés, des femmes violées puis éventrées, des nourrissons avaient la tête écrasée contre les murs sous les yeux de leur mère... »

                                                                                                                                                                             -2-

Dans un compte-rendu destiné à sa hiérarchie, le sous-préfet d’Akbou, en Kabylie, dresse de façon précise et détaillée la chronique macabre des exactions - supplices, assassinats, viols collectifs, enfermement dans des camps - subies par les Harkis et leurs familles dans sa circonscription après le cessez-le-feu du 19 mars 1962 jusqu'à la fin décembre 1962. Il note parmi les victimes « la proportion non négligeable de civils qui est de l'ordre d'un tiers, constitué d'élus, de chefs de villages, d'anciens combattants... ». S'agissant d'un rapport officiel, il ne peut être taxé d’exagération.

L'aspect cathartique des massacres a été souligné par Mohand Hamoumou:

« La plupart furent torturés publiquement, longuement, avec un luxe de raffinement dans l'horreur. La mort était une délivrance, d'où la recherche de morts lentes pour faire durer l'expiation. Le supplice est destiné à rendre infâme celui qui en est la victime… »

D’autres Harkis sont enfermés dans des camps, dans lesquels la Croix Rouge recensera, en 1965, 13 500 personnes. Certains seront employés à des taches dangereuses telles le déminage, à mains nues, avec une jambe coupée préventivement pour qu’ils ne puissent pas s’échapper.

D’autres sont enlevés : ce sont des milliers de Harkis (et de « Pieds-noirs ») qui disparaissent après le 19 mars 1962, puis au cours des deux vagues de répression qui interviennent en 1962, et de celles qui interviendront plus tard, jusqu’en… 1966, sans que les autorités françaises, pourtant informées des lieux de leur détention, ne s’en inquiètent.

Dans un rapport de mai 1962, monsieur de Saint-Salvy, contrôleur général, a pu écrire :

« Les crimes de guerre commis en Algérie depuis le 19 mars 1962 sont sans précédent depuis la dernière guerre mondiale, dépassant tout ce qui avait pu être constaté en Afrique noire » (2).

Dès le 3 avril 1962, juste après les Accords d’Evian, De Gaulle déclarait à Alain Peyrefitte :

« Il faut se débarrasser sans délai de ce magma  d’auxiliaires qui n’ont jamais servi à rien » et il donna l’ordre de les désarmer dans les plus brefs délais. Le 16 mai suivant, le général de Brébisson, obéissant servilement à son ministre, Pierre Messmer, interdisait à ses troupes de procéder « à des opérations de recherches dans les douars de Harkis ou de leurs familles. »

              On disserte encore aujourd’hui sur le nombre des victimes. De l’aveu même de Ben Bella, la population visée représentait 500 000 personnes. Si l’on s’en tient aux confidences de Krim Belkacem à Jean Daniel, sur les 220 000 Musulmans abattus par l’ALN, « en dehors des combats », 150 000 auraient été exécutés après le cessez-le-feu.

Quelques auteurs font remarquer que, lors des Accords d’Evian, il ne restait que  42 000 Harkis sous les armes. C’est vrai, mais les actes d’extermination, ont duré plus de 10 mois. Ils  ont frappé des civils, des Harkis démobilisés, leurs femmes, leurs enfants, parfois leurs parents ou leurs cousins. Le chiffre retenu par les gens sérieux et crédibles sera de 150 000 victimes et il s’appuie  sur différentes estimations rappelées notamment par l’historien Abd-El-Azziz Meliani ; sur celle du Service Historique des Armées qui, dans une note officielle en 1974, estime à environ 150 000 le nombre des Harkis disparus ou assassinés ; sur celle du chef du 2ème  bureau à Alger qui retient également ce chiffre de 150 000 ; celle, enfin, du sous-préfet d’Akbou, qui dans son compte-rendu officiel, fait état de 2000 victimes, en moyenne, par arrondissement, (Soit 150 000 pour les 72 arrondissements algériens). Anne Heinis, dans un mémoire daté de 1977 sur l’insertion des français musulmans (3) situe la fourchette haute à 150 000.  Même chiffre de 150 000 chez André Santini, secrétaire d’état aux rapatriés en 1986-1988.

Les Harkis qui eurent la chance de regagner la France,  90 000 environ, furent parqués dans des camps d’internement  et ce bagne dura 12 ans.

Le 6 août 1975 – enfin ! – le gouvernement pris quelques mesures pour améliorer leur sort.

« Aujourd’hui, la télévision montre des images de « migrants » regroupés dans des camps de fortune…People et hommes politiques défilent entre les baraquements pour dénoncer un accueil indigne. J’aimerais que ceux qui se révoltent aujourd’hui aient la même réaction pour ce qui s’est passé pour les Harkis » dira, en mars 2015, l’ex-secrétaire d’état Jeannette Bougrab, elle-même fille de Harki. Le massacre de nos Harkis est une honte, une tâche indélébile de notre histoire !

 

 

                                                                                                                                                                 -3-

On a reproché au gouvernement de Vichy la déportation de 77 320 Juifs (dont les deux tiers sont morts dans les camps de concentration), mais personne ne semble s’indigner des massacres de Harkis dont le triste sort est à mettre au compte exclusif de De Gaulle. Ce dernier,  il le dira à Alain Peyrefitte, ne voulait pas voir son village s’appeler « Colombey-les-deux-mosquées »(4). 

Le capitaine Bernard Moinet  a écrit un livre poignant sur le drame des Harkis : « Ahmed ? Connais  pas ! » (5). Un livre qui devrait faire partie des programmes scolaires.

Et, en dehors du sort tragique de nos Harkis, à qui va-ton faire croire que le gouvernement pouvait ignorer ce qu’Ahmed Boumendjel avait confié à Jean Daniel dès juin 1960, à savoir que :

« Dans une Algérie indépendante, il n’y aura de place ni pour les Juifs algériens, ni pour les Européens, ni pour ceux qui les auront aidés ». Il était difficile d’être plus clair !

Durant l’été 1962, Robert Boulin, cynique, estimait que les : « Pieds-noirs ont avancé leurs vacances. Simplement, la plupart sont incertains sur la date de leur retour. »

En débarquant, souvent dans le dénuement le plus total, en métropole, la première surprise des « Pieds-noirs » fut leur découverte de l’humour de notre fonction publique. Arrachés à leur terre natale, débarquant dans un pays qu’ils ne connaissaient pas, ils se virent appeler « rapatriés », or, comme dira l’un d’eux : « Ici, la patrie est un vain mot. Nous n’y avons ni nos morts ni nos usages ». Ils auraient préféré être reconnus comme « repliés », ou « déracinés ».

D’ailleurs, ces « Français à part entière » furent accueillis comme des indésirables ou comme des suspects (pros-OAS). Le ministre Louis Joxe ne souhaitait « cette mauvaise graine, ni en Algérie, ni en métropole. Il vaudrait mieux qu’ils s’installent en Argentine, au Brésil ou en Australie… ».

              Comme le dira l’écrivain Jean Brune, le « Pieds-noirs » est : « Un Français à part entière qui, à son arrivée en France, s’est découvert entièrement à part. ».

L’attitude qui les choqua le plus fut celle de De Gaulle. Ce dernier devait déclarer, le 4 mai 1962 : « L’intérêt de la France a cessé de se confondre avec celui des Pieds-noirs. ». Un peu plus tard, en juin 1963, il se félicitera que l’intégration des « Pieds-noirs » se soit faite « sans heurts, sans drames et sans douleurs ». Puis, il fermera définitivement la page de l’Algérie française, le 22 juillet 1964, en supprimant le ministère des rapatriés avec cette déclaration :

« Ils ont été absorbés comme par un papier-buvard… ». Quel cynisme ! Quel mépris !

Pour moi, la France n’a pas à battre sa coulpe devant les Harkis car les Français ne sauraient être tenus pour responsables de l’abandon honteux de l’Algérie française, après une guerre gagnée militairement, ni des atrocités commises par le FLN avec la complicité du pouvoir de l’époque.

Mais nous devons leur rendre hommage. Notre peuple sans mémoire semble ignorer que de nombreux supplétifs algériens assassinés par la FLN étaient des anciens soldats de Monte Cassino ; certains avaient débarqué en Provence en août 1944, avec « l’Armée B » du général de Lattre de Tassigny pour libérer une terre qu’ils ne connaissaient pas.   

Aujourd’hui encore les Algériens (et les Franco-algériens) considèrent les Harkis comme des traîtres. Quant aux  Français, ils ne font pas de différence entre les Algériens qui aimaient la France et ceux qui, dès leur enfance, apprennent à la détester.

 

                                                                                                                      Eric de Verdelhan

 

 

 

1)- « Hommage à NOTRE Algérie française », publié en 2018 aux éditions Dualpha.

2)- Rapport officiel du contrôleur général de Saint-Salvy cité par Abd-El-Azziz Meliani dans « La France honteuse. Le drame des Harkis » ; éditions Perrin.

3)- Anne Heinis « L'insertion des français musulmans » ;  Montpellier III ; thèse de troisième cycle ; 1977.

4)- « C'était De Gaulle » d’Alain Peyrefitte; Gallimard; 1994.

5)- «  Ahmed ? Connais pas ! » de Bernard Moinet; Lettres du Monde; 1980.

                        Journée d’hommage aux Harkis : nous leur devons bien ça !

              « Dans un premier temps, il faut leur faire bonne figure pour ne pas provoquer leur départ en métropole, ce qui leur permettrait d’échapper à notre justice. Ces chiens ne trouveront le repos que dans la tombe ».                                                                            (Houari Boumediene, au sujet des Harkis).

 

             

Les jeunes générations ne savent rien du drame des Harkis, je vais donc en parler :

Au lendemain des Accords d’Evian, c’est 100 à 150 000 Harkis (en comptant les membres de leurs familles) qu'on a livré désarmés aux égorgeurs du FLN. Quelques officiers courageux ont réussi, avec des complicités sur place, à en rapatrier en métropole. Quelques-uns sont arrivés à gagner la France par leurs propres moyens. Qu'à cela ne tienne, on les  rembarque en direction de l'Algérie, ou les attendent la torture et la mort. Ceux qui parviennent à rester en métropole seront parqués dans des camps, comme des parias. Voilà comment notre gouvernement de l’époque remerciait ceux qui lui avaient été fidèles, tandis que, dans le même temps, il déroulait  le tapis rouge aux  Fellaghas.

              Le 30 août 2001, deux avocats français déposaient une plainte contre X  pour « crimes contre l’humanité ». Cette plainte visait les Républiques algérienne et française pour leur comportement à l’égard des Harkis. Le dossier était solide et la plainte fondée.

26 jours plus tard, une journée d’hommage national aux Harkis était organisée et le président Chirac  recevait leurs représentants à l’Élysée. Mais qui étaient ces oubliés de l’histoire ?

Le terme de « Harkis » désigne, de nos jours, tous les combattants musulmans, réguliers ou supplétifs, de l’Armée française en Algérie. Au maximum de leurs effectifs, en janvier-février 1961, ces soldats étaient répartis en sept catégories: les appelés du contingent (60 000 hommes), les engagés (28 000 hommes), les Groupes Mobiles de Sécurité (7 500 hommes), les Moghaznis (19 500 hommes), les Unités de Réserve  dites « Aassès »; (3 000 hommes), les Groupes d’Auto-défense (62 000 hommes), et les Harkis proprement dits (63 000 hommes).

Les Harkis, curieusement, ont une origine civile: c’est l’ethnologue Jean Servier qui organise, dès 1954, la première Harka, pour défendre la petite ville d’Arris dans les Aurès. Les Harkas  reçurent un statut militaire le 8 février 1956 mais la condition de Harki ne sera fixée que le 7 novembre 1961: c’est un supplétif sous contrat, engagé au mois ou à la journée, recevant une solde modique.

Lors des préparatifs des Accords d’Evian, le ministre des Armées, Pierre Mesmer, tenait à rassurer les Algériens servant dans l’Armée française sur, je cite: « leur avenir et la volonté de la France de ne les abandonner en aucune manière ». La suite est connue : on désarme les Harkis.

Dans un premier temps, le pouvoir algérien alterne promesses d'amnistie et menaces. Puis les sévices et assassinats commencent. Les Harkis sont abattus en masse, lors des deux principales vagues de répression en été et en automne 1962. Quelquefois par unité entière, par village entier, par famille entière, les femmes et les enfants n'étant pas épargnés. Les supplices qui précédent la mort sont d'une cruauté inouïe et peuvent durer plusieurs heures, voire plusieurs jours: Corps ébouillantés, dépecés, enterrés ou brûlés vifs, énucléations, membres découpés en lanières et salés. Des anciens combattants sont contraints d'avaler leurs médailles avant d'être brûlés vifs dans le drapeau français... Selon des témoignages rapportés par Camille Brière :

              « Certains harkis furent crucifiés sur des portes, les yeux crevés, le nez et les oreilles coupés, la langue arrachée, systématiquement émasculés... D'autres furent dépecés vivants à la tenaille, leur chair palpitante jetée aux chiens...Quant aux familles : des vieillards et des infirmes étaient égorgés, des femmes violées puis éventrées, des nourrissons avaient la tête écrasée contre les murs sous les yeux de leur mère... »

                                                                                                                                                                             -2-

Dans un compte-rendu destiné à sa hiérarchie, le sous-préfet d’Akbou, en Kabylie, dresse de façon précise et détaillée la chronique macabre des exactions - supplices, assassinats, viols collectifs, enfermement dans des camps - subies par les Harkis et leurs familles dans sa circonscription après le cessez-le-feu du 19 mars 1962 jusqu'à la fin décembre 1962. Il note parmi les victimes « la proportion non négligeable de civils qui est de l'ordre d'un tiers, constitué d'élus, de chefs de villages, d'anciens combattants... ». S'agissant d'un rapport officiel, il ne peut être taxé d’exagération.

L'aspect cathartique des massacres a été souligné par Mohand Hamoumou:

« La plupart furent torturés publiquement, longuement, avec un luxe de raffinement dans l'horreur. La mort était une délivrance, d'où la recherche de morts lentes pour faire durer l'expiation. Le supplice est destiné à rendre infâme celui qui en est la victime… »

D’autres Harkis sont enfermés dans des camps, dans lesquels la Croix Rouge recensera, en 1965, 13 500 personnes. Certains seront employés à des taches dangereuses telles le déminage, à mains nues, avec une jambe coupée préventivement pour qu’ils ne puissent pas s’échapper.

D’autres sont enlevés : ce sont des milliers de Harkis (et de « Pieds-noirs ») qui disparaissent après le 19 mars 1962, puis au cours des deux vagues de répression qui interviennent en 1962, et de celles qui interviendront plus tard, jusqu’en… 1966, sans que les autorités françaises, pourtant informées des lieux de leur détention, ne s’en inquiètent.

Dans un rapport de mai 1962, monsieur de Saint-Salvy, contrôleur général, a pu écrire :

« Les crimes de guerre commis en Algérie depuis le 19 mars 1962 sont sans précédent depuis la dernière guerre mondiale, dépassant tout ce qui avait pu être constaté en Afrique noire » (2).

Dès le 3 avril 1962, juste après les Accords d’Evian, De Gaulle déclarait à Alain Peyrefitte :

« Il faut se débarrasser sans délai de ce magma  d’auxiliaires qui n’ont jamais servi à rien » et il donna l’ordre de les désarmer dans les plus brefs délais. Le 16 mai suivant, le général de Brébisson, obéissant servilement à son ministre, Pierre Messmer, interdisait à ses troupes de procéder « à des opérations de recherches dans les douars de Harkis ou de leurs familles. »

              On disserte encore aujourd’hui sur le nombre des victimes. De l’aveu même de Ben Bella, la population visée représentait 500 000 personnes. Si l’on s’en tient aux confidences de Krim Belkacem à Jean Daniel, sur les 220 000 Musulmans abattus par l’ALN, « en dehors des combats », 150 000 auraient été exécutés après le cessez-le-feu.

Quelques auteurs font remarquer que, lors des Accords d’Evian, il ne restait que  42 000 Harkis sous les armes. C’est vrai, mais les actes d’extermination, ont duré plus de 10 mois. Ils  ont frappé des civils, des Harkis démobilisés, leurs femmes, leurs enfants, parfois leurs parents ou leurs cousins. Le chiffre retenu par les gens sérieux et crédibles sera de 150 000 victimes et il s’appuie  sur différentes estimations rappelées notamment par l’historien Abd-El-Azziz Meliani ; sur celle du Service Historique des Armées qui, dans une note officielle en 1974, estime à environ 150 000 le nombre des Harkis disparus ou assassinés ; sur celle du chef du 2ème  bureau à Alger qui retient également ce chiffre de 150 000 ; celle, enfin, du sous-préfet d’Akbou, qui dans son compte-rendu officiel, fait état de 2000 victimes, en moyenne, par arrondissement, (Soit 150 000 pour les 72 arrondissements algériens). Anne Heinis, dans un mémoire daté de 1977 sur l’insertion des français musulmans (3) situe la fourchette haute à 150 000.  Même chiffre de 150 000 chez André Santini, secrétaire d’état aux rapatriés en 1986-1988.

Les Harkis qui eurent la chance de regagner la France,  90 000 environ, furent parqués dans des camps d’internement  et ce bagne dura 12 ans.

Le 6 août 1975 – enfin ! – le gouvernement pris quelques mesures pour améliorer leur sort.

« Aujourd’hui, la télévision montre des images de « migrants » regroupés dans des camps de fortune…People et hommes politiques défilent entre les baraquements pour dénoncer un accueil indigne. J’aimerais que ceux qui se révoltent aujourd’hui aient la même réaction pour ce qui s’est passé pour les Harkis » dira, en mars 2015, l’ex-secrétaire d’état Jeannette Bougrab, elle-même fille de Harki. Le massacre de nos Harkis est une honte, une tâche indélébile de notre histoire !

 

 

                                                                                                                                                                 -3-

On a reproché au gouvernement de Vichy la déportation de 77 320 Juifs (dont les deux tiers sont morts dans les camps de concentration), mais personne ne semble s’indigner des massacres de Harkis dont le triste sort est à mettre au compte exclusif de De Gaulle. Ce dernier,  il le dira à Alain Peyrefitte, ne voulait pas voir son village s’appeler « Colombey-les-deux-mosquées »(4). 

Le capitaine Bernard Moinet  a écrit un livre poignant sur le drame des Harkis : « Ahmed ? Connais  pas ! » (5). Un livre qui devrait faire partie des programmes scolaires.

Et, en dehors du sort tragique de nos Harkis, à qui va-ton faire croire que le gouvernement pouvait ignorer ce qu’Ahmed Boumendjel avait confié à Jean Daniel dès juin 1960, à savoir que :

« Dans une Algérie indépendante, il n’y aura de place ni pour les Juifs algériens, ni pour les Européens, ni pour ceux qui les auront aidés ». Il était difficile d’être plus clair !

Durant l’été 1962, Robert Boulin, cynique, estimait que les : « Pieds-noirs ont avancé leurs vacances. Simplement, la plupart sont incertains sur la date de leur retour. »

En débarquant, souvent dans le dénuement le plus total, en métropole, la première surprise des « Pieds-noirs » fut leur découverte de l’humour de notre fonction publique. Arrachés à leur terre natale, débarquant dans un pays qu’ils ne connaissaient pas, ils se virent appeler « rapatriés », or, comme dira l’un d’eux : « Ici, la patrie est un vain mot. Nous n’y avons ni nos morts ni nos usages ». Ils auraient préféré être reconnus comme « repliés », ou « déracinés ».

D’ailleurs, ces « Français à part entière » furent accueillis comme des indésirables ou comme des suspects (pros-OAS). Le ministre Louis Joxe ne souhaitait « cette mauvaise graine, ni en Algérie, ni en métropole. Il vaudrait mieux qu’ils s’installent en Argentine, au Brésil ou en Australie… ».

              Comme le dira l’écrivain Jean Brune, le « Pieds-noirs » est : « Un Français à part entière qui, à son arrivée en France, s’est découvert entièrement à part. ».

L’attitude qui les choqua le plus fut celle de De Gaulle. Ce dernier devait déclarer, le 4 mai 1962 : « L’intérêt de la France a cessé de se confondre avec celui des Pieds-noirs. ». Un peu plus tard, en juin 1963, il se félicitera que l’intégration des « Pieds-noirs » se soit faite « sans heurts, sans drames et sans douleurs ». Puis, il fermera définitivement la page de l’Algérie française, le 22 juillet 1964, en supprimant le ministère des rapatriés avec cette déclaration :

« Ils ont été absorbés comme par un papier-buvard… ». Quel cynisme ! Quel mépris !

Pour moi, la France n’a pas à battre sa coulpe devant les Harkis car les Français ne sauraient être tenus pour responsables de l’abandon honteux de l’Algérie française, après une guerre gagnée militairement, ni des atrocités commises par le FLN avec la complicité du pouvoir de l’époque.

Mais nous devons leur rendre hommage. Notre peuple sans mémoire semble ignorer que de nombreux supplétifs algériens assassinés par la FLN étaient des anciens soldats de Monte Cassino ; certains avaient débarqué en Provence en août 1944, avec « l’Armée B » du général de Lattre de Tassigny pour libérer une terre qu’ils ne connaissaient pas.   

Aujourd’hui encore les Algériens (et les Franco-algériens) considèrent les Harkis comme des traîtres. Quant aux  Français, ils ne font pas de différence entre les Algériens qui aimaient la France et ceux qui, dès leur enfance, apprennent à la détester.

 

                                                                                                                      Eric de Verdelhan

 

 

 

1)- « Hommage à NOTRE Algérie française », publié en 2018 aux éditions Dualpha.

2)- Rapport officiel du contrôleur général de Saint-Salvy cité par Abd-El-Azziz Meliani dans « La France honteuse. Le drame des Harkis » ; éditions Perrin.

3)- Anne Heinis « L'insertion des français musulmans » ;  Montpellier III ; thèse de troisième cycle ; 1977.

4)- « C'était De Gaulle » d’Alain Peyrefitte; Gallimard; 1994.

5)- «  Ahmed ? Connais pas ! » de Bernard Moinet; Lettres du Monde; 1980.

La Grande Guerre

Ne les oublions pas !

« Les armées allemandes sont entrées en France, de Cambrai aux Vosges, après une série de combats victorieux. L'ennemi, en pleine retraite, n'est plus capable d'offrir une résistance sérieuse. »

                                                                                                        (Communiqué allemand du 27 août 1914).


En ce début d’août, les aoûtiens pensent à leurs  vacances, et c’est bien normal.

Mais l’historien, certes amateur, que je suis pense au 3 août…1914. Ce jour-là, l’Allemagne déclarait la guerre à la France. C’était le début d’une grande boucherie qui allait nous coûter 1,4 million de morts : la première guerre mondiale, la « Grande Guerre », celle que les naïfs, les imbéciles et les pacifistes bêlants surnommeront « La Der des Der » en pensant qu’on ne verrait plus jamais ça.

Dès le début de la guerre, la situation sur le terrain est favorable aux  Armées allemandes, qui remportent, dans la seconde moitié d'août 1914, une série de victoires : Sur le front de l'Ouest en Lorraine (bataille de Morhange, le 20 août 1914), en Belgique (batailles des Ardennes, du 21 au 23 août, de Charleroi, du 21 au 23, et de Mons, le 23), et sur le front de l'Est (bataille de Tannenberg, du 26 au 29 août). Sur le plateau lorrain et dans les Vosges, l'Armée française recule.

Le 23 août elle arrive péniblement à tenir ses positions face aux attaques allemandes (bataille de la Trouée de Charmes, du 24 au 26 août), mais toutes les unités - françaises et britanniques - qui s'étaient avancées en Belgique battent en retraite à partir du soir du 23 août.

Une telle situation s'explique, en partie, par la disproportion des forces entre les Allemands et nous : l'Armée allemande avait massé face à la Belgique et au Luxembourg la majorité de ses unités, 59 Divisions (soit 1 214 160 combattants) regroupées au sein de cinq Armées. La défense de l'Alsace-Lorraine était confiée à 16 Divisions (402 000 combattants). Notre état-major  n'avait prévu de déployer que 16 Divisions (299 350 hommes) face à la Belgique, qui  seront renforcées, lors de la  bataille des Frontières, par l'envoi des 3ème  et 4ème  Armées françaises et d’un Corps expéditionnaire britannique. Vite dominées, les Armées franco-britanniques repassent la frontière franco-belge, puis se replient vers le sud-sud-ouest. Cette piteuse débâcle est imputable au commandement.

A cette époque, le fantassin français est totalement inadapté à la guerre moderne : chargé comme un mulet, habillé du fameux « pantalon garance », on lui impose des assauts à la baïonnette contre des mitrailleuses. Ses chefs, pour la plupart, en sont restés aux guerres de l’Empire !  

              Le commandement est incarné par le généralissime Joseph Joffre. Nommé, en 1911, Chef d'état-major des Armées, ce brillant polytechnicien a appris à faire la guerre en…1870. Initié à la franc-maçonnerie en 1875 (Loge Alsace-Lorraine), alors qu’il était encore capitaine, il fait partie des nombreux officiers maçons dont l’avancement sera favorisé par le général André (1), lorsqu'il était ministre de la Guerre (1900-1902), à une époque très anticléricale.

              Nos troupes reculent partout. Joffre rejette la responsabilité de la défaite sur ses subalternes auxquels il reproche de ne pas être assez offensifs, et il limoge ceux qu'il juge incompétents.

              Plus tard, Joffre sera adulé, après les batailles de la Marne, et on apprendra aux enfants des écoles la belle histoire des « taxis de la Marne ».  Pourtant l’histoire est moins glorieuse !

La France a volontairement oublié Charleroi, Rossignol et Morhange : trois défaites cuisantes payées au prix de milliers de morts… pour rien ; de la « chair à canon ».  

Le 22 août 1914, par une chaleur torride, des milliers de soldats tout juste mobilisés, épuisés par des jours de marche dans leur pantalon garance, vont connaître leur baptême du feu. Foudroyée par la puissante artillerie allemande, l'Armée française va vivre les heures les plus sanglantes de son histoire : 27 000 soldats sont tués dans la seule journée du 22 août (2).

Du 20 au 26 août, au cours de la fin de la bataille des frontières, le long des frontières franco-belge et franco-allemande, les forces françaises sont chassées de la vallée de la Sambre, de la forêt des Ardennes et du bassin lorrain au prix de pertes humaines effroyables : près de 100 000 morts au mois d'août. Août et septembre  1914, seront les mois les plus meurtriers de la Grande Guerre.

 Selon les historiens Damien Baldin et Emmanuel Saint-Fuscien(3), Charleroi fut la « première bataille du XX° siècle ». Comme à Rossignol, dans les Ardennes belges, nos soldats tombent comme des quilles sous les balles des mitrailleuses allemandes.

                                                                                                                                                    -2-

Ces armes nouvelles n'ont pas cessé d'être perfectionnées au cours du XIX° siècle ; elles sont d'une efficacité redoutable et le fantassin français n’a souvent à leur opposer que sa baïonnette.

Il faut lire (ou relire) « Le gâchis des généraux » de Pierre Miquel(4) qui raconte comment Joffre limogeait ses subordonnés  à tour de bras pour ne pas assumer ses propres erreurs ; comment  des généraux incompétents – Nivelle et tant d’autres – lançaient leurs poilus dans des offensives aussi sanglantes qu’inutiles. Le général Pétain étaient l’un des rares à se soucier de la vie de ses hommes, les autres préféraient nier la supériorité de l’artillerie lourde allemande et ne croyaient qu’à l’offensive du fantassin à la baïonnette, comme durant les guerres napoléoniennes.  

Après la défaite de Sedan, en 1870, la France était frappée d’un esprit revanchard, mais encore eût-il fallu se préparer sérieusement à la revanche. Or en  1911, alors que Krupp fondait des canons à longue portée qui allaient tragiquement inaugurer  la  guerre moderne, le général Faurie - qui mérite de passer à la postérité - écrivait ceci: « Il faut que le fantassin arrive à avoir, dans son adresse à manier la baïonnette, une confiance telle qu’il préfère l’emploi de celle-ci à un tir rapide qui lui fait perdre du temps » ; ça ne s’invente pas ! Et un certain capitaine Ledant - encore un génie méconnu - dans un livre intitulé « A la baïonnette, chargez ! », renchérissait en 1912 en écrivant :

« La baïonnette est une arme terrible, qui opère vite, c’est l’outil du bon travail, une blessure causée par elle est toujours grave. On peut rêver de posséder des armes qui tuent à plusieurs kilomètres, mais avec la baïonnette, tous les coups portent… ». On croît rêver !

Vétu du fameux « pantalon garance », le fantassin français offrait une cible magnifique au Boche, mais ce pantalon était un signe distinctif auquel tenaient les généraux. Il avait conquis ses titres de gloire en Algérie avec les troupes du Duc d’Aumale, et le supprimer eût été infamant. Et puis, comme disait Cyrano de Bergerac,  « on n'abdique pas l'honneur d'être une cible » et des cibles, les mitrailleuses allemandes allaient en avoir quelques centaines de milliers.

Plus destructeurs encore, les canons lourds et les canons de campagne. Devant Namur, les Allemands en installent 400, dont plusieurs de gros calibre au bruit assourdissant. Les civils belges ne sont pas épargnés, victimes pour certains d'atrocités commises par les soldats allemands (5).

L'artillerie allemande se révèle très supérieure et plus mobile que celle des Français.

Ce 22 août 1914, à 7 heures du matin, lorsque les Dragons français pénètrent dans le village de Rossignol, ils tombent nez à nez sur des Uhlans allemands. Le combat s'engage. Nos Dragons repoussent l'ennemi vers la forêt qui s'étend jusqu'à Neufchâteau. Mais ils sont cueillis, à l'orée du bois, par un feu nourri. Le brouillard se lève. Retranchés dans le bois, les Allemands ont une idée assez précise des effectifs et de la localisation des troupes françaises qui s'avancent.

« Les Français restent convaincus de n'avoir qu'un faible rideau de troupes devant eux. C'est là un avantage tactique fondamental que viennent d'acquérir leurs adversaires. Ils le conserveront toute la journée », écrira Jean-Michel Steg (6). Les Allemands, qui ont mis en place leur artillerie sur des positions au nord-ouest et au nord-est de Rossignol, pilonnent le village.

Le commandement français ne jure que par la doctrine de l'offensive à outrance, et il réagira de la même façon, hélas, sur tous les champs de bataille des Ardennes et de Lorraine. Dès lors qu'une opposition se manifeste, l'ordre est donné d'attaquer sur le champ. Les Français, dont les habitudes guerrières sont héritées de l'Empire, montent à l'assaut en ligne, en se tenant bien droits, dans leurs pantalons rouges, et se font faucher par les mitrailleuses allemandes ou déchiqueter par leurs obus.

Cette bataille n'avait été ni prévue ni anticipée. Le 20 août, le général Joffre, commandant en chef des opérations, ne sait pas dans quelle direction marchent les troupes allemandes.

Les renseignements fournis soit par l'aviation, soit par la cavalerie de reconnaissance ou  l'espionnage, lui permettent d'établir qu'une Armée allemande se dirige vers la Sambre-et-Meuse et une autre vers la Lorraine. « Joffre en déduit que le point faible du front allemand se trouve entre les deux. Il décide d'attaquer au centre, à travers les Ardennes belges », écrit Jean-Claude Delhez (7), historien qui a recensé quinze batailles perdues par les troupes françaises dans ce secteur, le 22 août.

Des batailles dont on ne parle pas, pour ne pas ternie l’image de Joffre.

Sur les fronts de Sambre et de Lorraine, Joffre s'attendait à des offensives allemandes très limitées. La déconvenue est de taille.

                                                                                                                                                    -3-

A Charleroi et à Mons, la V° Armée du général Lanrezac, épaulée sur sa gauche par le Corps Expéditionnaire britannique, est prise à la gorge par trois Armées allemandes. A partir du 20 août, les Allemands infligent de lourdes pertes aux Français en Lorraine, à Morhange, Dieuze et Sarrebourg.

Le « Plan Schlieffen » allemand, qui était pourtant connu - dans ses grandes lignes du moins -  par l'état-major français, sera appliqué avec succès. Ces victoires ouvrent la voie à l'invasion du nord de la France et permettent à l'Allemagne d'occuper les bassins miniers de Lorraine et de Sambre jusqu'à la fin de la guerre. « L'exploitation des minerais de fer du nord de la Lorraine  va lui permettre de soutenir son industrie militaire, écrit Jean-Claude Delhez. Sans cet avantage économique, les Allemands n'auraient pas pu tenir pendant quatre ans. »

Les combats meurtriers de Verdun (21 février - 19 décembre 1916) et du Chemin des Dames (16 avril - 24 octobre 1917) ont été moult fois racontés par les historiens. En revanche on a occulté  Charleroi, Rossignol ou Morhange. Dans la mémoire collective, dans l’histoire « officielle », le succès des batailles de la Marne (5 - 12 septembre 1914) a progressivement fait oublier l'échec cuisant de celle des frontières.  De nos jours, les historiens qui redécouvrent le 22 août 1914 ont du mal à chiffrer précisément les pertes françaises. Mais le chiffre de 27 000 tués, avancé par l'historien Henry Contamine, en 1970, a été souvent repris depuis. Jean-Claude Delhez, qui a opéré des recoupements à partir des journaux de marche, de la documentation sur les cimetières et les hôpitaux locaux, estime le nombre de morts français, sur tous les fronts,  à 25 000 pour cette seule journée.

« Les premiers mois de la guerre sont caractérisés par l'improvisation. Les régiments qui battent en retraite après Charleroi ont autre chose à faire que de tenir des statistiques », estime l'historien Antoine Prost. Les morts sont inhumés à la va-vite, sur place, dans des fossés ou des trous d'obus.  Une chose est certaine hélas: Jamais, dans l'histoire des guerres dans toute l’Europe, et ce jusqu'en 1914, autant d'hommes n'ont été tués en une seule journée.  Ne les oublions pas !

NB : je laisse les matamores, forts-en-gueule, et va-t-en-guerre - qui semblent souhaiter une  Troisième Guerre Mondiale pour soutenir l’Ukraine et écraser la Russie - méditer sur cet article.

La Première Guerre Mondiale (qui devait être la dernière !) a fait plus de 10 millions de morts et 21 millions de blessés et mutilés ; la Seconde Guerre Mondiale en a tué presque 60 millions (dont plus de civils que de militaires), je n’ose imaginer le bilan de la Troisième !  


                                                                                                                      Eric de Verdelhan.






1)- Le scandale provoqué, en 1904, par « L’affaire des fiches » : le général André, ministre de la guerre, faisait ficher les officiers catholiques pour freiner leur carrière.

2)-  soit plus de morts en une seule journée que durant toute la guerre d’Algérie, du 1er novembre 1954 au 5 juillet 1962.

3)- « Charleroi, 21-23 août 1914 » de Damien Baldin et Emmanuel Saint-Fuscien ; Tallandier ; 2012.

4)- « Le gâchis des généraux » de Pierre Miquel ; Plon ; 2001.

5)- 383 civils sont massacrés le 22 août à Tamines, banlieue de Charleroi. Certains sont exécutés, d'autres utilisés comme bouclier humain, des femmes sont violées.

6)- « le Jour le plus meurtrier de l'histoire de France : 22 août 1914 » de Jean-Michel Steg ; Fayard ; 2013.

7)- « La Bataille des frontières, Joffre attaque au centre, 22-26 août 1914 »  de Jean-Claude Delhez ; Economica ; 2013.

Une autre France

« Il est des lieux où souffle l’Esprit »                       (Maurice Barrès, « La colline inspirée » )

« Aux officiers, qu'il soit demandé avant tout d'être des convaincus, des persuasifs, osons dire le mot, des apôtres doués au plus haut point de la faculté d'allumer le feu sacré dans les jeunes âmes ; ces âmes de vingt ans prêtes pour les impressions profondes… »

                                                                        (Hubert Lyautey, « Le rôle social de l’officier »


Aujourd’hui, j’ai envie de vous parler d’une autre France, dont les médias parlent assez rarement – sinon pour en dire du mal – et qui cultive la discrétion à tel point qu’on la surnomme « la grande muette ». Chez nous, depuis le Front Populaire – et même bien avant ! – il est de bon ton d’être antimilitariste sauf quand le pays connaît une période d’attentats islamistes ; mais on oublie vite.  On a tendance à oublier que les premiers attentats islamistes datent de 1995. Nous les devions alors à l’Algérie qui exportait son terrorisme. Depuis on n’a retenu que ceux survenus depuis 2015.

 (…….) Mais, me direz-vous, pourquoi nous parler de l’Armée aujourd’hui ?

Parce que, ce Samedi 22 juillet, j’étais invité au « Triomphe » de Coëtquidan. L’Académie Militaire de Coëtquidan regroupe trois écoles d’officiers de l’Armée de Terre : En premier lieu, la plus prestigieuse, l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr (ESM). Les « Cyrards », y passent trois années.  Puis l’École Militaire Interarmes (EMIA), parcours semi-direct vers l’épaulette ; les élèves passent deux ans à Coëtquidan.  Et enfin, le plus récente car elle date de 2001, l'École Militaire des Aspirants de Coëtquidan (EMAC), qui instruit en un an les officiers « contractuels » et réservistes.

Coëtquidan forme l’élite de l’Armée de Terre française. J’en parle d’autant plus aisément que j’étais loin, très loin, d’avoir les qualités intellectuelles permettant d’intégrer Saint Cyr (j’en rêvais quand j’avais… 11 ans, pas après) et que, étant trop indiscipliné et pas assez sportif pour faire un bon officier d’active, je n’ai pas eu le courage de tenter l’EMIA, ceci ne traduit pas, chez moi, un complexe d’infériorité mais un profond respect pour les gens issus de ces deux filières d’excellence.

J’ai été invité au « Triomphe » de la promotion « général Caillaud » par Marie-Françoise, fille aînée du général ; qu’elle en soit remerciée ainsi que toute sa famille présente ce jour-là.

Pourquoi ai-je été invité ? Parce qu’en Avril 1954, dans un coin du Haut-Tonkin appelé Diên-Biên-Phu, alors que se jouait, dans l’indifférence générale, la défaite d’une garnison héroïque, deux capitaines paras se sont liés d’une amitié indéfectible : l’un s’appelait « Bob » Caillaud, l’autre « Jeff » de Verdelhan, mon père. Ils étaient ensemble le 7 mai 1954, quand la garnison a déposé les armes, faute de munitions, sans drapeau blanc ; ils ont connu la longue marche vers les camps, puis la « clémence de l’oncle Hô » (Hô-Chi-Minh) au camp N°1. Après quatre mois de captivité, mon père pesait…39 kg, « Bob » Caillaud ne devait pas peser beaucoup plus lourd.

Ensuite, mon père a quitté l’Armée, avec le grade de Lt-colonel, après la perte de l’Algérie française. « Bob » Caillaud a continué sa brillante carrière sous béret vert ou rouge. Il a révolutionné le 2ème REP, commandé l’École des Troupes Aéroportées à Pau, créé le brevet des « Chuteurs opérationnels », etc… Général de division en retraite, il a présidé « l’entraide parachutiste ».

Il est mort relativement jeune, à 73 ans, comme mon père, après une vie exemplaire.

J’étais venu, jadis, au « Triomphe » de Saint-Cyr en 1968 ou 69, invité par je ne sais qui ?


Je suis repassé à Coëtquidan, en juillet 1972, pour une simple étape, en revenant d’un stage au Centre d’Entrainement Commando de Quelern, dans le Finistère, il y a …un demi-siècle.

Samedi, mon état d’esprit était très différent, je venais rendre hommage à un grand soldat. Je venais partager un « devoir de mémoire » avec Marie-Françoise Caillaud et son frère Michel, lui-même Saint-Cyrien et officier légionnaire parachutiste. Ce fut un moment d’émotion, de ces instants trop rares qui vous redonnent une bouffée d’espoir dans l’avenir de notre nation, qui vous instillent un peu de baume au cœur, qui vous font côtoyer une autre France, jeune, belle, intelligente, cultivée, solide dans ses valeurs et fière de servir son pays.    

Tradition oblige, Le « Triomphe » commence par une messe solennelle célébrée par l’évêque aux Armées, assisté par plusieurs aumôniers militaires dont le « Padre » Yannick Lallemand grande figure des paras et légionnaires. Je suis très sensible à cette symbiose du sabre et du goupillon que la Révolution et l’influence des Loges maçonniques depuis, n’ont pas encore réussi à tuer.

Les jeunes de la promotion « Général Caillaud » ont le culte de leur parrain. En parlant avec eux je me remémorais ce chant para appris quand j’avais 20 ans :

« Tes anciens ont souffert sur la piste/ Comme des chevaliers et des preux/ Dans ton cœur, soit le parachutiste/ Toujours prêt à faire aussi bien qu'eux… ». Ces jeunes « Cyrards » appartiennent indéniablement à une élite. « Mens sana in corpore sano », ils veulent servir comme leurs anciens.

Dans un monde ou l’hédonisme narcissique est devenu la règle et où beaucoup ne songent qu’à se servir, ça force le respect, d’autant plus qu’ils sont éminemment sympathiques et ne se prennent pas au sérieux. Je remercie la famille Caillaud mais aussi à la « promo Caillaud »

Ces jeunes officiers, j’en ai l’intime conviction, connaitront la guerre. Sera-ce le conflit « de haute intensité » contre l’ogre russe dont semblent rêver le vieux Joe Biden, Ursula von der Leyen, et quelques illuminés au sein même de nos Forces Armées ? Si j’en crois un ami général, nous subirions alors, en quelques jours, une raclée encore plus mémorable que celle de juin 1940. Non pas à cause de nos soldats - qui sont fort bien formés - mais en raison du manque d’effectif et de l’obsolescence d’une grande partie de notre matériel, sans parler de la faiblesse de nos stocks de munitions. Songez qu’il aura fallu mobiliser…140 000 gendarmes et policiers pour « sécuriser » les festivités du 14 juillet.

 A l’heure actuelle, notre Armée de Terre, réduite à une peau de chagrin, compte 130 000 militaires, dont environ 15 000 réservistes. Qui se souvient encore que pour gagner militairement la guerre d’Algérie, le général Maurice Challe a maintenu une Armée de 500 000 hommes sur les seuls départements de l’Algérie française ? Je précise que mon ami général n’a pas appris à faire la guerre autour d’un bac à sable, mais en « dropant le djebel » algérien, comme lieutenant puis capitaine, avec sa section puis sa compagnie de légionnaires-paras.

Je ne souhaite pas aux jeunes officiers de la « promo Caillaud » (ni à d’autres bien sûr !) de servir de chair à canon dans un conflit qui ne devrait pas nous concerner sachant que l’Ukraine – pays mafieux – ne fait partie ni de l’Union Européenne, ni de l’OTAN. Mais je pressens qu’un jour – quand, je l’ignore ? – il leur faudra défendre leur pays et mener une guerre de civilisation au sein même de l’hexagone contre un ennemi de l’intérieur que la bienpensance ne veut pas nommer.

Ils se souviendront alors, du moins je l’espère, que la belle devise du « Roi Jean » de Lattre de Tassigny était « Ne pas subir », et que la liberté se mérite et se gagne. Je l’espère, pour la survie de notre civilisation, de notre pays, et des valeurs de l’Occident chrétien (car je ne sais toujours pas ce qu’on entend par « valeurs républicaines »).

C’est aussi pour ça que ma sympathie va à « La Caillaud » et non à la racaille.


                                                                                                                     Eric de Verdelhan.    

23 OCTOBRE 1983

                                                      « Le Drakkar » : 23 octobre 1983.


« On ne confie pas au loup la garde de la bergerie… »                               (Proverbe libanais).

« Si vous avez compris quelque chose au Liban, c’est qu’on vous l’a mal expliqué.»

                                                                                                                                   (Henry Laurens). 


              Alors qu’un conflit « de forte intensité » n’est pas à exclure. Alors que nous ne savons pas qui, des Russes ou des Américains, déclenchera la frappe de trop, celle qui pourrait nous précipiter dans la Troisième Guerre Mondiale, j’ai une pensée pour des soldats tombés loin de chez eux.  

Aujourd’hui, je veux rendre hommage au lieutenant Antoine de la Batie, mort à Beyrouth le 23 octobre 1983, avec 57 parachutistes français, dans l’explosion de l’immeuble « Le Drakkar ».

              Antoine de la Batie est né le 20 septembre 1955 à Paris. La vocation militaire était ancrée en lui depuis son plus jeune âge. Ses deux arrière grands-pères s'étaient vaillamment battus durant la Grande Guerre. Son père avait servi au 1er Régiment de Chasseurs Parachutistes en Indochine.

              En octobre 1975, il intègre un peloton d'EOR à Coëtquidan. A l'issue, il est affecté avec le grade d'Aspirant au 1er Régiment d'Infanterie. En 1977, son désir de servir dans l'armée est toujours là. Il rempile comme sergent au 67ème Régiment d'Infanterie. De 1978 à 1979, il prépare le concours de l'Ecole Militaire Interarmes. Il intègre l'EMIA le 1er septembre 1979. D'août 1980 à août 1981, le Lieutenant de la Batie travaille d'arrache pied à Montpellier. Il sort 7ème de sa promotion et choisit de servir, comme son père, au 1er  Régiment de Chasseurs Parachutistes, alors stationné à Pau-Idron.

              En septembre 1981, Il est affecté à la 3ème section de la 3ème compagnie. Le régiment est composé d'appelés, mais il est à la hauteur des régiments professionnels de par la qualité de ses recrues. En effet, sa section, « les zombies » comme il les appelle, a déjà bien entamé son tour du monde : Mayotte, la Centre-Afrique, le Togo, le Gabon et la Réunion.

               Puis vient un premier départ au Liban, d'avril à octobre 1982.

                Durant ce séjour, Antoine de la Batie est cité à l'ordre du régiment. Cette citation comporte l'attribution de la Croix de la Valeur Militaire avec étoile de bronze.

                En septembre 1983, la 3ème Cie du 1er RCP est projetée au sein de la force multinationale de sécurité à Beyrouth. Un tel départ n'était pas prévu car les régiments d'appelés ne faisaient pas partie du plan de relève. Mais Beyrouth, au cœur de cet été 1983, paraît encore calme…

                Le 20 septembre, alors que le lieutenant de la Batie fête ses 28 ans, il découvre le poste « Irma » bientôt rebaptisé « Drakkar ». C'est un ancien hôtel de 9 étages mais surtout un excellent observatoire dans cette partie sud de Beyrouth.

 Avant d’aller plus loin, disons un mot du lointain Liban ( لبنان), perpétuellement en guerre, qui n’évoque pas grand-chose pour une jeune génération qui ne connait notre histoire qu’au travers de la « repentance ». Pourtant, depuis François 1er, la France porte un intérêt pour la Syrie et les minorités chrétiennes du Mont Liban. Sous le second Empire, la France est venue au secours des Maronites, victimes d’attaques et d'exactions violentes de la part de leurs voisins druzes.

Le 16 novembre 1916, en pleine bataille de Verdun, deux diplomates, le Britannique sir Mark Sykes et le Français François Georges-Picot concluent  un accord secret, le fameux accord  « Sykes-Picot ». Cet accord  prévoit le partage - après la guerre - des dépouilles de l'Empire ottoman, allié de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie. La France propose de prendre sous son aile la Syrie et le Mont Liban. Le 8 octobre 1918, une escadre française accoste à Beyrouth.

Les soldats  français se joignent à leurs alliés britanniques qui occupent  déjà toute la région. La déception est grande, alors, chez les nationalistes arabes qui espéraient se tailler un état indépendant autour de Damas - la capitale de la Syrie - avec le soutien de Thomas Edward Lawrence, dit « Lawrence d’Arabie » (1). Qu'à cela ne tienne, un congrès réuni à l'initiative de l'émir Fayçal, fils du chérif de la Mecque,  proclame, le 11 mars 1920, l'indépendance de la « Grande Syrie » et en confie la couronne à l'émir. La conférence de San Remo, le 25 avril 1920, confirme le mandat de la France sur la Syrie et le Liban, et le général Henri Gouraud, chef du corps expéditionnaire français, décide d'en finir avec Fayçal.

                                                                                                                                                              -2-

Il l'expulse de Damas et écrase son armée le 24 juillet 1920, à Khan Mayssaloum, dans l'Anti-Liban, la chaîne de montagnes qui sépare la Syrie du Liban.

Pressée par la communauté maronite, la France détache de l'ancienne Syrie un Grand-Liban qui rassemble le Mont Liban mais aussi la vallée de la Bekaa et le littoral. Dans ces limites, les Chrétiens sont majoritaires (Ce ne sera plus le cas en 1975 du fait de l'émigration et d'une natalité inférieure à celle des Musulmans). L' « État du Grand-Liban » est officialisé le 1er septembre 1920 par un décret du général Gouraud, haut-commissaire pour le Levant.  La nouvelle Syrie, elle,  inclut trois entités politiques distinctes : l'État de Damas, l'État d'Alep et le Territoire des Alaouites.

La France institue, aux côtés du gouvernement, un conseil consultatif où sont représentées les… 17 communautés religieuses identifiées dans le pays : des Chrétiens maronites aux Juifs en passant par les Musulmans sunnites ou chiites, les Chrétiens  jacobites (ou monophysites), les Druzes, les Arméniens, les Grecs orthodoxes etc…etc…

Ainsi se met en place un « communautarisme » original. Pour les Libanais, comme pour les habitants du Moyen-Orient en général, l'appartenance religieuse  est moins une affaire de croyance que d'identité : chacun se rattache à une communauté caractérisée par son endogamie, ses rituels et ses coutumes mais aussi ses règles de droit (mariage, héritage...) et ses tribunaux propres.

Le 26 mai 1926, Henry de Jouvenel donne une Constitution au pays. Inspirée de notre  Constitution (celle de 1875), elle s'en distingue par une énorme différence: la reconnaissance des communautés et le partage du pouvoir entre elles, en fonction de leur importance.  Selon la Constitution, toujours en vigueur, les députés sont élus sur une base communautaire ET  territoriale. La répartition est établie sur la base du recensement de 1932 (2). Par ailleurs, il est convenu - de façon non écrite - que la présidence de la République revienne à un Maronite et le poste de premier ministre à un Musulman sunnite. Ces dispositions satisfont la bourgeoisie sunnite et maronite de Beyrouth de même que les clans du Mont Liban. Les habitants des périphéries du sud et de l'est, y trouvent beaucoup moins leur compte et gardent la nostalgie de la « Grande Syrie ».

En juin 1941, en pleine guerre mondiale, les Britanniques, accompagnés d'un détachement des FFL (3) gaullistes, occupent le Liban et la Syrie et en chassent les représentants du régime de Vichy.  Puis,  le 25 décembre 1941, sous la pression britannique, le général Catroux, commandant des troupes françaises du Levant, proclame l’indépendance de la Syrie et du Liban !

Mais  De Gaulle et son représentant, le haut-commissaire Jean Hellen, ne sont pas d’accord.

              Le 11 novembre 1943, Jean Hellen fait arrêter le président  Béchara el-Khoury, ainsi que tout son gouvernement, ce qui provoque d’importantes manifestations de rue.

Les Britanniques s'en mêlent et exigent la libération des prisonniers. Celle-ci est effective le 22 novembre. Cette date - le 22 novembre 1943 – est, depuis lors, la fête nationale du Liban.

La classe politique libanaise décide de conserver les institutions léguées par la France.

Elle choisit aussi, par un « pacte national » non écrit, de consolider la répartition officieuse des postes de responsabilité entre les différentes communautés.

L'indépendance officielle est programmée le 1er janvier 1944. Mais c'est seulement en 1946 que les troupes françaises et anglaises quitteront le Liban.

Ce beau pays va devenir, dans les années 1950-70, « La Suisse du Moyen-Orient », en raison de sa puissance financière. Et sa capitale, Beyrouth, deviendra « le Paris du Moyen-Orient ».

              Et puis, tout va basculer : l'ordre - ô combien précaire -  instauré par les Français est remis en cause par les problèmes démographiques: l’arrivée d'une importante immigration palestinienne, musulmane à 80%, et le déclin démographique des Chrétiens. Les Musulmans chiites du sud du pays, dont le poids démographique va croissant, supportent mal la prééminence des Maronites et de la bourgeoisie sunnite de Beyrouth. La Syrie, qui considère le Liban comme son « Alsace-Lorraine », ne se résigne pas à la scission de 1920. Elle se refuse à ouvrir une ambassade à Beyrouth, attise en sous-main les rivalités communautaires et nourrit les ressentiments, chiite et palestinien, avec la complicité de l'Iran. En 1975, bien qu'aucun recensement n'ait eu lieu depuis 1932, chacun voit bien que les Maronites  ne sont plus majoritaires. C'est le début d’une terrible guerre civile, faite d’alliances improbables (et souvent  éphémères) entre les communautés.

                                                                                                                                                                              -3-

Israël d’un côté,  la Syrie des Al-Assad, père et fils, de l’autre, soufflent sur la braise.

Et…les Français  reviennent ! Ils arrivent avec le FINUL (4). Mise en place par les résolutions 425 et 426 des Nations Unies, à l'initiative du général français Jean Cuq, c’est l' « Opération Litani », du 14 au 21 mars 1978. Depuis, la création de l’ONU (24 octobre 1945) qui faisait  suite à la « Société des Nations » d’avant-guerre, les dirigeants occidentaux ont inventé les « soldats de la paix »  chargés de missions d'interposition entre belligérants, à caractère défensif ou de simple observation, généralement sous la bannière de l'ONU ou d'une force internationale.

Au Liban, ceci nous a amené, entre autres, au drame du 23 octobre 1983. Ce jour-là,  deux attentats-suicides frappaient les contingents américain et français de la « Force multinationale de sécurité » de Beyrouth. Ces deux attentats, revendiqués par le « Mouvement de la révolution islamique libre » puis par l' « Organisation du Jihad islamique » ont fait 299  morts  et plusieurs centaines de blessés.

À 6 h du matin, un camion piégé touche le contingent américain. Son explosion  tue 241 soldats  et en blesse une centaine d'autres. Environ deux minutes plus tard, 58 parachutistes français de la force multinationale, (55 paras de la 3ème  compagnie du 1er RCP et 3 paras du 9ème  RCP), trouvent la mort dans un attentat similaire : l'attentat du « Drakkar » entraîne la destruction totale de l'immeuble. 15 autres paras sont blessés. 26  seulement en sortiront indemnes.

              Dans les décombres fumants, le lieutenant Antoine de la Batie prie : « Donnez-moi, mon Dieu, ce qui vous reste. Donnez-moi ce qu'on ne vous demande jamais… ».  Quatre, cinq paras, encore vivants à ses côtés, l'écoutent, crispés sur leur souffrance. Quelques voix reprennent la « prière du para » apprise à Pau. Le lieutenant n'entend plus. Il s'est tu depuis un moment. Son corps sera retrouvé, vers 15h30, intact, un étrange sourire de paix sur le visage, encadré par deux de ses paras, morts eux aussi.

             Depuis 1978, la France est présente au Liban. Elle a perdu plus de 150 hommes là-bas et elle reste l’un des principaux pays contributeurs de la FINUL.

            Ayons une pensée pour les paras du « Drakkar »  et pour tous les autres, tombés pour rien, ou, plus exactement, pour une cause perdue d’avance par un phénomène démographique :

            Les communautés les plus importantes du Liban actuel sont, dans l'ordre, les Musulmans chiites (plus de 30%), les Musulmans sunnites (26%), les Chrétiens maronites (25%), les Druzes (6%), les Grecs-orthodoxes, les Grecs-catholiques…etc. Les Musulmans chiites tendent à devenir le groupe prédominant. Les Chrétiens  sont en voie de marginalisation, puis, peut-être de disparition… comme dans tout le reste du Moyen-Orient. 

                                                                                                                       Eric de Verdelhan








1)- Thomas Edward Lawrence, dit « Lawrence d’Arabie », (1888-1935) officier et écrivain britannique.

2)- Les Libanais n'ont pas organisé d'autre recensement depuis.

3)- Forces Françaises Libres.

4)- Force Intérimaire des Nations Unies au Liban.

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Valérie André

                                                Le général Valérie André a 100 ans.

« Il y a des femmes qui ont la modestie aussi grande que le courage. Valérie André en fait partie et de nombreuses femmes militaires et civiles lui doivent aujourd’hui de pouvoir piloter. »

                                                                                                                                         (Jean Lartéguy).


Le féminisme est à la mode. Il ne se passe pas un jour sans que l’on dénonce la suprématie du mâle, du « macho », dans tous les domaines. On veut partout la parité, l’égalité homme/femme (pardon : femme/homme) et des quottas de donzelles dans presque tous les métiers (1), comme si la compétence était une affaire de sexe ou de pourcentage.

Et ne parlons pas de cette épouvantable écriture dite « inclusive » (qui voudrait même nous imposer un neutre - « iel » - pour les transgenres). Tout ceci est ridicule !

Par démagogie - par clientélisme, car les femmes sont plus nombreuses que les hommes -  les leaders politiques ont remplacé « Français, Françaises » par  « celles et ceux ». Ce mal nous est arrivé avec Emmanuel Macron, mais il faut croire qu’il est contagieux. Pourtant notre langue est belle et je ne crois pas utile de la dénaturer, de l’enlaidir voire de carrément la massacrer.

Depuis toujours,  le pronom masculin « ceux » englobait tout le monde, c’était plus léger,  plus agréable, plus harmonieux à l’oreille, que le pathos verbeux de nos modernes technocrates.

Jadis, par galanterie, on commençait toujours un discours par « Mesdames, mesdemoiselles, messieurs », mais le « damoiseau » d’Ancien Régime ayant disparu de notre vocabulaire, par souci d’égalité, on a aussi supprimé la « damoiselle » ou demoiselle. Accessoirement, on est en train de tuer la galanterie chez l’homme, et le jeu de la séduction chez la femme. C’est bien dommage !

« La Demoiselle » restera dans l’histoire pour avoir été le premier avion léger créé par Alberto Santos-Dumont. Cet appareil a accompli son vol inaugural le 16 novembre 1907 à Issy-les-Moulineaux, équipée d'un moteur bicylindre d’à peine 20 cv.

Cet avion m’offre une bonne entrée en matière pour parler du général Valérie André.

C’est volontairement que j’écris « du général » et non « de la générale » car, n’en déplaise aux harpies féministes, « La générale » répond à des définitions précises : C’est a)- une sonnerie de clairon (ou une batterie de tambour) appelant les militaires à rejoindre leur poste de combat ; b)- l’épouse d’un général ; c)- une répétition générale au théâtre.  Mais venons-en à mon sujet du jour.

En ce mois d’avril, et avec un peu de retard, je veux souhaiter un bon anniversaire à une centenaire qui n’était pas tarabustée ou obsédée par sa condition féminine ; Madame Valérie André.

Le 21 avril 2022, Valérie André, que ses frères d’arme d’Indochine surnommaient « Madame Ventilo », a eu 100 ans. Le monde de l’aéronautique, la médecine de guerre, les anciens d’Indo et l’Algérie, lui ont rendu hommage. Un hommage ô combien légitime et mérité !

L’histoire de Valérie André incarne les valeurs de courage, d’audace et de dépassement de soi. Elle a été  officier, pilote, parachutiste, neurochirurgien, et femme de guerre.

La petite Valérie est née le 21 avril 1922, à Strasbourg, au sein d’une famille nombreuse, une famille d’artistes, qui ne la prédisposait pas à une vie trépidante de baroudeuse.

Son premier contact avec l’aviation aura lieu sur le terrain de Strasbourg. Elle offre, très émue, un modeste bouquet de pivoines à l’aviatrice Maryse Hilsz qui vient juste de se poser.  

Puis, son bac en poche, le virus de l’air la taraude déjà et elle prend ses premières leçons de pilotage sur un avion « Potez ». L’entrée en guerre de la France stoppe net son apprentissage et elle commence des études de médecine à Clermont-Ferrand. Durant ses études, une rencontre va marquer sa vie, celle du professeur Binet, qui lui propose de se spécialiser en médecine de guerre et d’aller rejoindre une équipe médicale en Indochine. Valérie n’hésite pas, plutôt que le confort lucratif  d’un cabinet privé, elle choisit une carrière militaire, dans le Corps Expéditionnaire mal équipé qui se bat en Extrême-Orient !  Elle se retrouve en 1949, à l’hôpital de My-Tho. C’est à cette époque qu’elle passe son brevet parachutiste. Elle entre dans la grande famille para durant la même période qu’une autre grande dame oubliée, elle aussi d’un courage exceptionnel, la journaliste Brigitte Friang.

 Brigitte Friang est née le 23 janvier 1924 à Paris, dans un milieu aisé.  Sous l'Occupation, à 19 ans, elle entre en Résistance.

                                                                                                                                                                 -2-

Dans la nuit du 24 au 25 février 1944, Yéo-Thomas, du SOE britannique(2) est parachuté près de Clermont-Ferrand. Avec Brigitte Friang, il prépare un coup de main contre la prison de Rennes pour faire évader Pierre Brossolette. En dépit des précautions de sécurité, ils sont  trahis et capturés par la Gestapo. Leur mission est un échec total: non seulement Yeo-Thomas et Brigitte Friang sont arrêtés, mais Pierre Brossolette, que les Allemands ont fini par identifier et ramené à Paris, ne voulant pas parler sous la torture, se suicide le 22 mars, en se jetant par la fenêtre. Grièvement blessée (une balle dans le ventre), torturée, Brigitte Friang est déportée à Ravensbrück.

Bien que très affaiblie par sa captivité, après guerre, elle part en Indochine comme employée (civile) à la communication du Corps Expéditionnaire Français d’Extrême-Orient.

Elle effectue des reportages sur les commandos paras en opération et, pour pouvoir les suivre au combat, elle passe son brevet parachutiste. Elle ira, entre autres, à Diên-Biên-Phu avant la bataille. Plus tard elle fera une carrière à l’ORTF d’où les épurateurs gauchistes de l’après mai 68 la licencieront. La médiocrité de l’époque voulait faire oublier les héros de nos guerres coloniales.

Brigitte Friang est morte le 6 mars 2011, à 87 ans, à Apt. Elle mérite bien un hommage, ainsi que les merveilleuses convoyeuses de l’Air qui ont servi en Indo, en Algérie ou en « Opex » …

Fermons la parenthèse sur ces femmes admirables qui ne rêvaient pas d’être des hommes.

En 1950, Valérie André arrive à convaincre sa hiérarchie de la nécessité d’apprendre à piloter un hélicoptère pour aller chercher les blessés dans les zones inaccessibles autrement que par air.

Elle revient en France et passe son brevet de pilote sur « Hiller » à Cormeilles en Vexin, puis elle repart aussitôt en Indochine. Le capitaine Valérie André fait partie de l’équipe du Colonel Alexis Santini (qui deviendra plus tard son époux), et du lieutenant Henri Bartier.

Ils mènent des « Evasan »(3) sous le feu ennemi et avec l’angoisse d’arriver trop tard. Les blessés étaient installés dans des paniers d’osier, de chaque côté des portes du cockpit, au niveau des patins de l’hélicoptère. « Sur les trois pilotes, l’un d’eux est une femme. Un tout petit bout de femme. Et ce petit bout de femme est un grand bonhomme. Elle est à la fois pilote d’hélico et médecin. Elle s’appelle Valérie André… » écrira  plus tard le général Jean-Paul Salini, pilote de chasse.

Ses frères d’arme la surnomment « Madame Ventilo ». Avec son hélicoptère « Hiller 360 », elle recueille en brousse, dans les pires coins, des soldats blessés qui n’auraient pas supporté un long brancardage vers un centre hospitalier. Pour les populations locales  et tous ceux qui lui vouent une reconnaissance sans limite, elle devient  « la femme descendue du ciel ».

En avril 1952, elle sera la première femme à avoir apponté sur la plateforme d’un bâtiment de guerre - « l’Arromanches » - mouillé  en baie d’Along.

En 1959, c’est en Algérie que le Colonel Valérie André repart en guerre, cette fois à bord d’ « Alouette » et de « Sikorski  365 ». Ses missions seront toujours accomplies pour sauver des vies.

              Le 21 avril 1976, Valérie André décrochait ses étoiles de général de brigade, une première dans l’Armée française. Son amie Catherine Maunoury lui dira à cette occasion : « Tu n’as jamais frémi ni tremblé. Tu as toujours mesuré et accepté le risque, le danger mais tu écartes naturellement la peur car tu places plus haut encore ta mission, ton devoir de sauver des vies. Coûte que coûte. »

Le général Valérie André est Grand-croix de la Légion d’honneur, Grand-croix de l’Ordre National du Mérite et titulaire de la Croix de guerre avec sept citations.

Chapeau Madame, et bon anniversaire, avec mes hommages et mes respects !


                                                                                                                               Eric de Verdelhan



1)- La magistrature, assise ou debout, compte 65% de femmes, 80% chez les enseignants, 90% chez les infirmiers, 60% en fac de médecine, etc…etc…

2)- Lire « The White Rabbi t»  (surnom de Yéo-Thomas) de Bruce Marshall ; traduction en français : « Le Lapin blanc », par Pierre Frédéric, préface de Gilberte Pierre-Brossolette, Gallimard, 1953.

3)-« Evasan » : évacuation sanitaire en jargon militaire

Hommage au Colonel Jacques Allaire

« …Le para ne dort pas - Il récupère.
Le para ne mange pas - Il restaure ses forces (en morfalant une « concrète »).
Le para ne boit pas - Il se désaltère.
Le para n’avance pas - Il progresse.
Le para ne monte pas à l’assaut - Il bondit (comme un félin).
Le para ne fuit pas - Il se replie en combattant.
Le para ne se planque pas - Il manœuvre.
Le para ne s’abrite pas - Il se camoufle.
Le para ne rampe pas - Il utilise le terrain.
Le para ne tire pas - Il rafale.
Le para ne drague pas - Il ratisse.
Le para ne conte pas fleurette - Il évoque ses campagnes.
Le para ne b….e pas - Il saute.
Le para ne saute pas - Il passe la portière.
Le para ne saute pas (au combat) - Il plonge dans la mêlée.
Le para ne méprise personne - Il lui arrive d’admettre qu’il puisse exister d’autres régiments (paras) que le sien.
Le para n’a pas d’opinion (s) - Il n’a que des certitudes (qu’il est le meilleur, par exemple).
Le para ne joue pas des coudes - Il roule des mécaniques.
Le para n’est pas immodeste - Il a, tout simplement, conscience de sa valeur.
Le para n’est pas un héros - Il est para (ce qui veut dire la même chose).
Le para n’a jamais de rhume de cerveau - Il a des crampes dans les mollets.
Le para ne meurt pas - Il exécute son ultime saut.
Le para ne va pas au Ciel - Il y retourne.
Et d’ailleurs, un para est un para - Et réciproquement… »                                 (Erwan Bergot).


              Il n’avait ni la taille, ni la carrure, ni la gueule de baroudeur d’un parachutiste. Petit, boiteux (à la suite d’une poliomyélite), moustachu alors que Marcel Bigeard voulait des paras glabres, il ne ressemblait pas à l’image que l’on se fait généralement du guerrier et pourtant, dans le monde assez élitiste des parachutistes, il était une légende. Et, j’ai eu le privilège de le connaître.

              Notre premier contact date de la sortie de mon livre « Au capitaine de Diên-Biên-Phu » (1) que je lui avais dédicacé. A l’époque, il m’avait dit : « J’ai sans doute connu votre père durant la bataille mais je me souviens surtout de lui au camp N°1. J’étais lieutenant et lui capitaine. Il nous a aidés  à surmonter nos épreuves par sa bonne humeur ; il arrivait même à nous faire rire… ».

              Notre dernier entretien date du congrès annuel de l’Union Nationale des Parachutistes, à Vannes, dans le Morbihan, en 2018. Lors de ce congrès, l’UNP a déposé une gerbe sur les tombes du commandant Reilhac et du lieutenant-colonel de Verdelhan – mon père – tous deux anciens paras de Diên-Biên-Phu, enterrés dans le petit cimetière de Baden, entre Vannes et Auray.

              A cette occasion, j’ai offert au colonel Jacques Allaire mon livre « Hommage à NOTRE Algérie française » (2) dédicacé. Il m’a chaleureusement remercié.

              Ses funérailles ont été célébrées, le 6 avril 2022, en la Cathédrale Saint-Louis des Invalides.        J’aurais voulu lui rendre hommage ce jour-là mais de nombreux déplacements m’ont obligé à différer mon article. Je le fais donc seulement aujourd’hui, en retard mais fidèle au « devoir de mémoire » que je m’impose depuis quelques années.

              Jacques Allaire aurait pu écrire, comme Napoléon, « quel roman que ma vie ! »,  mais il préférait l’humour ; pince-sans-rire il déclarait : « Mon rêve c’était d’être comme les autres, J’étais inapte à l’infanterie, j’ai pris les paras ! ». Il fallait pour cela un certain courage !

Le futur colonel Allaire est né le 8 mars 1921. Victime de la poliomyélite à 4 ans, il est élevé par sa mère puis son oncle.


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A 20 ans, le 8 aout 1944, malgré sa « guitare en flanelle » comme il l’appelait, il s’engage au 1er Bataillon  FFI de la Sarthe et  participe à la libération du Mans.

Fin 1945, il intègre la 2ème DB de Leclerc, malgré son handicap en trichant lors de la visite d’aptitude médicale. Caporal, il se retrouve à Saïgon. Il découvre l'Indochine, attrape le « mal jaune » et épouse une infirmière du Corps Expéditionnaire Français d’Extrême-Orient.

 Il est rapatrié en métropole à la suite d’une forte dysenterie. Une fois rétabli, il trafique son dossier médical pour pouvoir s'engager dans les parachutistes coloniaux.

Puis, il repart pour un second séjour en Indo avec le grade de sous-lieutenant de réserve et se distingue par son courage  et son ardeur au combat.

De retour en France en janvier 1950, après 25 mois de séjour, il est démobilisé et reprend son métier de libraire à Paris. Une activité sédentaire qui ne lui convient absolument pas.

En Indochine, la guerre continue. Le sous-lieutenant Allaire rempile et fait disparaître son carnet de santé pour retourner chez les paras.

              Aérotransporté à Na San en janvier 1953, il est versé au 5ème BPC(3). Quelques mois plus tard, il est affecté au 6ème  BPC du légendaire commandant Marcel Bigeard, alias « Bruno ».

C’est avec le « 6 » de Bigeard qu’il sautera à deux reprises sur Diên-Biên-Phu.

Une première fois, le 20 novembre 1953, dans le cadre de l’ « Opération  Castor », et la seconde le 16 mars 1954 en renfort de la garnison assiégée.  

Nommé lieutenant d’active pendant la bataille, il sera le seul officier à demander (et à obtenir) un ordre écrit de Bigeard pour « déposer les armes sans drapeau blanc ».

Il est fait prisonnier le 7 mai à la chute de Diên-Biên-Phu. Libéré en septembre 1954, il rentre en France ou il occupe le poste d’adjoint du colonel commandant la Brigade de Parachutistes Coloniaux à Bayonne. Au début de l’année 1956 il prend le commandement d’une compagnie du 3ème  RPC du lieutenant-colonel Bigeard. Il participe à la bataille d’Alger, en 1957 et arrête l’un des leaders du FLN, Larbi Ben M’hidi. Puis il rejoint le 7ème  RPC à Dakar.

En 1958, son régiment est engagé dans l’ « Opération  Ecouvillon » qui vise à refouler de Mauritanie (et du Rio de Oro) les R’Gibat, une tribu maure venue du Maroc.

En 1960, Il abrège son séjour en Afrique Noire pour retourner en Algérie où il prend le commandement d’une compagnie du 8ème  RPIMa (4). Il rentre en Métropole en 1961.

Ecarté des troupes aéroportées en raison de sa sympathie pour les défenseurs de l’Algérie française, il est versé, sur sa demande, dans l’Aviation Légère de l’Armée de Terre (ALAT).

En 1970, il retrouve le 8ème  RPIMa à Castres avec pour mission  de transformer le régiment en  une unité d’engagés volontaires(5).

Accidenté lors d’un saut en parachute et classé définitivement « inapte TAP », après un bref séjour comme instructeur à l’école des Fusiliers Marins de Lorient, puis  un passage à la 2ème  Division Militaire en Ile-de-France, il sert au Dahomey (aujourd’hui Bénin) où il occupe le poste de Conseiller au cabinet du Président de la République.  

Il quitte l’armée en 1974 et reprend une activité dans l’édition à Paris, puis à la Chambre de Commerce et d’Industrie de Blois jusqu’en 1984 où il cessera toute activité professionnelle.

Sept fois cité, deux fois blessé, grand invalide de guerre, le colonel Jacques Allaire était Grand Officier de la Légion d’Honneur et l’un des officiers supérieurs les plus décorés de l’Armée française.

Jacques Allaire retournera…  six fois au Vietnam. Il  disait souvent que « Le Vietnam est un pays que l’on ne quitte jamais ».

De mon côté, avant d’écrire mon premier livre « Au capitaine de Diên-Biên-Phu »,  j’ai voulu (tenter de) comprendre l’Indochine - car je n’arrive pas à l’appeler Vietnam -.

J’ai sillonné ce pays du sud au nord ; du delta du Mékong au golfe du Tonkin ; de Saïgon – que je me refuse à appeler  Hô Chi Minh-Ville – à Hanoï. J’ai fait ce périple comme un pèlerinage, en pensant aux soldats du Corps Expéditionnaire Français d’Extrême-Orient partis là-bas par goût de l’aventure, du baroud, pour la solde parfois mais, pour beaucoup d’entre eux, la volonté de défendre les valeurs de l’Occident chrétien et de protéger des populations amies de la « peste rouge ».


                                                                                                                                                                 -3-

Je n’ai pas pu rendre hommage au colonel Allaire le 6 avril, mais, à peine rentré chez moi, j’ai  revu (pour la Xème fois) « La 317ème section », « Diên-Biên-Phu » et « L’honneur d’un capitaine » de Pierre Schoendoerffer. Puis le décès de l’acteur Jacques Perrin m’a donné l’occasion de revoir à la télé « Le crabe-tambour »  également de Schoendoerffer, servi par une kyrielle de bons acteurs. 

              Si nous n’étions pas devenus un peuple frileux, honteux, frappé de repentance, les romans de Pierre Schoendoerffer figureraient  aux programmes scolaires, ils le méritent !

              Voilà mon colonel, cet hommage est court, et je suis conscient que vous méritiez mieux.

              Comme vous aimiez l’humour à froid, j’ai voulu mettre en entête, ce texte d’Erwan Bergot qui fut, lui aussi, un héros de Diên-Biên-Phu et qui, comme vous, ne se prenait pas au sérieux.  

              Que l’Archange Saint Michel, le saint patron des paras, vous accompagne pour votre dernier saut. Ce coup-ci vous n’avez pas eu à tricher sur votre état de santé, mais, comme dit Bergot :  

« Le para ne va pas au Ciel - Il y retourne ».

Au revoir mon colonel, avec mes respects.


                                                                                                                                Eric de Verdelhan.






1)- « Au capitaine de Diên-Biên-Phu » ; SRE-édtions ; 2011.

2)- « Hommage à NOTRE Algérie française » ; Editions Dualpha ; 2018.

3)- BPC : Bataillon de Parachutistes Coloniaux.

4)- C’était la fin de notre Empire colonial, les anciens RPC devenaient des Régiments Parachutistes d’Infanterie de Marine (RPIMa).

5)- Pour venir en aide  au président Tombalbaye au Tchad, en guerre contre le « Front de Libération National Tchadien »(Frolinat), la France ne voulait envoyer que des engagés volontaires. 

                                                          Les batailles de Souk Ahras.


«…Engagé depuis deux jours dans la poursuite des bandes rebelles de Tunisie, on apprenait dans le courant de l'après-midi qu'une patrouille amie était accrochée le long du barrage. Une nouvelle opération était alors montée et les compagnies du 9ème RCP (1) étaient engagées en urgence, en hélicoptères. C'est ainsi que la 3èmeCie était déposée vers 16 h sur le massif du Djebel El Mouadjene…Les rebelles étaient arrivés nombreux de Tunisie. La 3èmeCie s'est trouvée, aussitôt posée, encerclée par deux compagnies ennemies. Les rebelles, afin d'augmenter leurs chances, ont feint la reddition, se sont approchés, les bras en l'air, puis, ont donné l'assaut. Les combats ont engagé plusieurs milliers d'hommes et se sont soldés par une défaite totale des soldats de l'ALN. La 3ème Cie  du 9ème RPC pleure ses 27 morts et 28 blessés… »                                            (« Sud Ouest » 8 mai 2018).


Les historiens qui ont écrit sur la guerre d’Algérie ont (presque tous) tendance à affirmer que l’élimination des katibas(2) de l’ALN(3) a commencé avec les opérations « Pierres précieuses » du « Plan Challe », du 6 février 1959 au 6 avril 1961, et que c’est seulement après ces opérations d’envergure que le conflit a basculé en faveur de l’Armée française. A une époque où la repentance est de mise, il est facile d’affirmer, sans risque d’être contredit, que le général Challe a utilisé un marteau-piqueur – une armée de 500 000 hommes – pour écraser une mouche.

En réalité, l’Armée française a sérieusement maté la rébellion à partir de la bataille d’Alger (du 7 janvier au 9 octobre 1957) et lors des batailles de Souk Arhas, entre autres.

Situons le contexte : Au mois de janvier 1958, l’insurrection algérienne s’éternise depuis plus de trois ans. À l'extérieur de ses frontières, le FLN est soutenu par l'Égypte, le Maroc, et surtout par la Tunisie devenue, depuis que son indépendance en 1956, la base arrière de l’ALN.

Habib Bourguiba, celui que l’on présente comme un « grand ami de la France »,  permet au FLN d'avoir son siège à Tunis et à l'ALN d'installer, en toute liberté, des bases et des camps militaires à proximité de la frontière algérienne : Ghardimaou, Sakiet Sidi Youssef, Le Kef, Tajerouine, Thala, Thélepte, Gafsa et Kasserine. Une fois instruites, les katibas viennent renforcer les wilayas(4) de Kabylie, de l'Algérois ou des Aurès, en leur apportant des armes et des munitions.

A l’automne 1957, plus de 2 000 armes par mois passent la frontière et sont distribuées dans les willayas I, II et III. Le gouvernement français exerce de fortes pressions sur la Tunisie et la menace de représailles si les franchissements continuent. Habib Bourguiba fait la sourde oreille.

La mission principale de l’Armée française devint donc  l'interception et la destruction des bandes armées qui traversaient le barrage de la « ligne Morice », qui s'étendait sur 460 kilomètres, de la Méditerranée aux confins du Sahara.

En janvier 1958, le général Raoul Salan donnait l'ordre de détruire toutes les katibas venues de Tunisie, avant ou après le franchissement de la « ligne Morice ». Il affectait au général Vanuxem, commandant de la zone Est-Constantinois (et responsable du barrage), toutes les réserves générales dont il disposait, à savoir : le 1er Régiment Etranger de Parachutistes du Lt-colonel Jeanpierre, le 9ème Régiment de Chasseurs Parachutistes  du colonel Buchoud, le 14ème  RCP du Lt-colonel Ollion, le 8ème  RPC du Lt-colonel Fourcade et le 3ème  RPC du colonel Bigeard (qui sera remplacé  ultérieurement par le colonel Trinquier). Ces cinq régiments parachutistes patrouillent sur les grands axes d'infiltration en complément du dispositif de protection normal du barrage, soit quatre régiments en avant de celui-ci, six régiments mécanisés chargés de la « herse » et six régiments de secteur.  

Fin janvier 1958, les services de renseignements français situent dans l'immense forêt de chênes-lièges de l'Ouest-Tunisien, entre Tabarka et le « Bec de canard » de Souk Ahras, les wilayas I, II et III et d’autres unités de l'ALN (comprenant environ 1 200 et 1 500 hommes chacune) destinées à rejoindre la wilaya II et la wilaya III. Et environ 2 000 hommes destinés à la wilaya I et la wilaya IV, stationnés en face des mines de fer d'Ouenza.

Le théâtre d'opérations principal est prévu à partir du « Bec de canard » dessiné autour de Ghardimaou, de part et d'autre des monts de la Medjerda, vers Souk Ahras et Guelma.



                                                                                                                                                                 -2-

Les forces engagées par l’ALN autour de La Calle, de Souk Ahras et de la mine de fer d'Ouenza, à partir de sa base de l'Est, représentent la valeur de trois bataillons composés chacun de trois katibas de 250 à 300 hommes.

Dans la première bataille de Souk-Ahras, du 1er au 8 février 1958, ces katibas vont affronter cinq régiments paras, sans compter les unités de secteur et les troupes de la « herse » assurant la sécurité de la « ligne Morice ».  

Le 16 février 1958, les paras aidés par le 18ème  Régiment de Dragons rattrapent deux katibas qui avaient franchi le barrage. Ils mettent hors de combat 200 hommes, tués, blessés ou prisonniers, et récupèrent un important stock d'armes. Les 25-26 février, puis le 4 mars, d'autres katibas sont décimées dans les mêmes conditions.

Le 18 mars, plus au nord, vers Mondovi, une forte katiba venue de Tunisie est étrillée par onze compagnies héliportées : L’ALN aura  113 tués. A la même période, cette fois-ci d'Ouest en Est, nouvel échec pour une katiba de la région de Souk-Ahras qui tente de se réfugier en Tunisie. À moitié détruite, elle sera finalement interceptée par le 60ème  Régiment d’Infanterie.

              Malgré une forte pression, le dispositif français s’avère efficace. Lors d’une offensive dans la région d'Aïn Beïda, le 14ème RCP et le 16ème Dragons mettent 250 hommes de l’ALN  hors de combat.

Le contournement du barrage se fait aussi par le sud, à El Ma el-Abiod, à travers la « ligne Radar » alors en construction. En février, 600 combattants et 300 recrues réussissent à passer. Le 28 février, le 3ème RPC les accroche dans les monts des Nemencha. Avec l'aide des 8ème RPC et 14ème RCP, une centaine de combattants est mise hors de combat.

L'ALN cherche un second souffle. Du 28 avril au 3 mai plus de mille combattants se lancent dans une nouvelle phase offensive pour tenter de faire passer deux katibas à destination des wilayas I et II (et une unité de transmissions destinée à la wilaya I). Cette seconde bataille de Souk Ahras (dont l'essentiel se déroule dans le djebel d'EI-Mouadjène), se finira au   corps à corps pour les paras du  9ème  RCP du colonel Buchoud. Seul un tiers de la katiba d'acheminement de la wilaya III réussira à percer pour rejoindre, après une odyssée de 700 km, le cœur de la Kabylie.

En mai 1958, les forces françaises déciment encore plusieurs centaines de combattants. C'est au cours de la poursuite d'une « bande » infiltrée que le colonel Jeanpierre, chef de corps du 1er  REP, trouve la mort, au sud-ouest de Guelma, le 29 mai 1958.

Les pertes ont été lourdes  des deux côtés, en quatre mois : 279 tués et 738 blessés dans les rangs français, 4500 tués dans les rangs de l'ALN, 300 prisonniers, 350 armes collectives et 3 000 armes individuelles saisies, selon l’Armée française. Le bilan donné plus tard par le général Delmas, ancien chef du service historique de l'Armée de Terre, donne des chiffres à peu près identiques :

4 000 morts, 590 prisonniers, 350 armes collectives, 2 000 armes individuelles saisies du côté de l'ALN et 273 tués et 800 blessés dans les rangs français.

Après la bataille, le nombre des armes pénétrant en Algérie tombe à 400, puis à 200 en 1959 et à 60 par mois en 1960. En ce qui concerne les combattants de l'ALN, au début de 1957, le chiffre s'élève à 2 000 passages. De juillet 1958 à mars 1962, les franchissements chutent considérablement.

Les tentatives de passage se traduisent souvent par des échecs: en janvier et août 1959, les français enregistrent deux  échecs complets dans les secteurs de La Calle et de Duvivier (Bouchegouf, au sud de Bône). En février 1959, 50 combattants sur 250 qui ont tenté de franchir le barrage entrent en Algérie. Au mois de septembre, seuls 20 combattants sur 1 200 engagés parviennent à échapper aux troupes d'interception et arrivent dans des maquis exsangues.

En décembre, ce ne sont plus que 10 hommes sur 1 300 qui parviennent à se glisser dans le massif de l'Aurès. Le 13 mars 1960, Boumedienne lance 8 300 hommes de l'ALN de Tunisie, seuls 60 des 100 commandos conduits par le commandant Ahmed Bencherif, parviennent en Algérie.  

Ce sera le dernier grand passage de L'ALN. En juillet 1960, échec total de la dernière grande tentative de franchissement du barrage oriental : l'ALN laissera 650 tués et blessés sur le terrain.


                                                                                                                                Eric de Verdelhan.


                                                                                                                                                                          -3-


1)- 9ème Régiment de Chasseurs Parachutistes.

2)- Katiba : Pendant la guerre d'Algérie, unité de base de l'ALN, équivalent d'une compagnie légère, qui peut atteindre cent hommes, ou d’une section d'une trentaine d'hommes.

3)- Armée de Libération Nationale, bras armé du FLN.

4)- Wilaya : division administrative mise en place pour la première fois en Egypte et en Syrie. Selon les pays, la wilaya équivaut soit à un département, soit à une région, ou encore une province.

      L'opération « Castor » : une victoire à Diên-Biên-Phu...

                                                               (20 et 21 novembre 1953)


              « ....A la guerre, c'est une faute grave de sous-estimer son adversaire ...mais il serait ridicule de le surestimer...Le bilan nous est favorable, logiquement la victoire est certaine. Mais la victoire est une femme qui ne se donne qu'à ceux qui savent la prendre. On ne peut vaincre qu'en attaquant .... »

                                                           (Lettre du général Navarre publiée dans le journal « Caravelle » (1))  


Diên-Biên-Phu, de sinistre mémoire, sera, dans un premier temps, le théâtre d'une éclatante victoire française, à mettre au crédit des qualités offensives des parachutistes du général Gilles et plus particulièrement ceux du fameux « bataillon Bigeard ».

Un procès verbal de réunion du commandement des forces  terrestres du Nord Vietnam, du 17 novembre 1953, indique ceci : « Le général Navarre demanda aux généraux Masson, Dechaux et Gilles  s'ils avaient des objections à présenter à l'exécution de l'opération aéroportée sur Diên-Biên-Phu, baptisée « Castor ». Tous furent unanimes pour déconseiller cette opération...Le général Dechaux fit remarquer que l'entretien de cette nouvelle base allait grever lourdement le potentiel de l'aviation de transport et que la météo étant souvent différente sur le delta et au-dessus de Diên-Biên-Phu, on aurait des difficultés certaines pour assurer correctement le ravitaillement de cette base ...Le général Navarre maintient néanmoins sa décision d'exécuter l'opération  « Castor » en donnant des arguments : - d'ordre stratégique : couverture du Laos ; - d'ordre économique : mainmise sur les stocks de  riz notamment dans la cuvette de Diên-Biên-Phu ... ».

              Pour Navarre, Diên-Biên-Phu est une position stratégiquement importante puisqu'elle se situe au carrefour des routes venant du nord et convergeant vers le Laos. Un verrou qui interdira le passage des divisions du général Giap si elles avaient l'intention de déferler vers la vallée du Mékong.

              Le 20 novembre 1953, à 4h30 du matin précisément, un « Privateer » de l'Aéronavale qui va sonder la météo décolle en même temps qu'un « Dakota » muni de postes radios pour assurer toutes les liaisons de commandement. Il a, à son bord, un chargement de généraux à qui il appartient de déclencher ou d'annuler la plus grande opération aéroportée de la guerre d'Indochine.

              Lorsque, vers 5h45, le jour se lève, le général Bodet et le général Dechaux s'approche du général Gilles, le patron des paras, qui fouille le paysage de son œil unique. « ...ça va se lever ? » demande Gilles devant l'épaisseur de la brume. Les généraux se regardent et secouent la tête.

Gilles est maussade : un an plus tôt il était enfermé dans le camp retranché de Na-San. Il s'en est tiré et y a gagné ses étoiles de général de brigade. On est revenu le chercher pour diriger l'opération « Castor ». Refaire Na-San  mais, cette fois, à une distance deux fois plus grande des bases  arrière. A l'échelon de Gilles, on se borne à servir et à exécuter. Il jettera son groupement aéroporté, l'accrochera au sol, puis passera la main car sa santé commence à donner des signes d'inquiétude(2).

              A 7h20, le signal de départ est donné. Les chefs de bataillons ne connaissent leur destination que depuis l'avant-veille. C’est sous les ailes des avions que les exécutants apprennent où ils vont, comment se déroulera la manœuvre, et reçoivent l'ordre d'embarquer.

              A 8h15, le décollage de l'armada commence. Une soixantaine de « Dakota » prennent l'air et se rassemblent par cellules de trois, leur nez peint en bleu, jaune ou orange, en une longue colonne qui s'étire sur plus de 10 kilomètres. Dans chaque appareil, 24 parachutistes, engoncés dans leur équipement, fument ou chantonnent pour tuer le temps. « L’idée de quitter un avion au bout d'une ficelle  n'a jamais laissé indifférents que ceux qui ne sautent pas » a dit un jour un officier d'aviation. Pour avoir souvent sauté « au bout d'une ficelle » puis, sans ficelle du tout, je confirme ses dires ! 

              Dans la cuvette de Diên-Biên-Phu la brume se lève et le petit peuple de la plaine vaque à ses occupations sans se douter que le ciel va lui tomber sur la tête.

Entre 10h30 et 10h45, les premiers avions larguent 2000 parachutes sur les deux zones désignées. L'une, au nord-ouest du village de Diên-Biên-Phu  et baptisée « Natacha », où saute, avec une compagnie du génie, le 6ème Bataillon de Parachutistes Coloniaux, commandé par Bigeard.


                                                                                                                                                              -2-

L'autre au sud, sur la zone baptisée « Simone », pour le 2/1er RCP(3) de Bréchignac.

Sur la zone « Simone », le bataillon Bréchignac s'étale sur une zone déserte, à 5 kilomètres de « Natacha ». Le saut a été effectué trop au sud et aucune résistance ne se manifeste. 

Sur « Natacha », au contraire, les Viets pullulent et se battent durement. Les compagnies du 6ème BPC, prises sous le feu avant même d'atterrir, sont clouées au sol. Un parachute est tombé en torche; 10 hommes sont tués dont 2 en l'air, 10 gravement blessés, 21 légèrement, 11 en sautant.

Les rafales claquent, les hommes s'appellent, se regroupent comme ils peuvent, tentent de courir à travers les rizières qu'on n'a pas encore moissonnées. Bigeard écrira (4): « Ce jour-là, la surprise était des deux  côtés... ». Mais déjà, à  Hanoï, on refait le plein des avions pour une nouvelle noria.

              A 14h le largage du 1er BPC a lieu sur « Natacha »  où Bigeard commence à peine à y voir clair. Vers 16h  les Viets s'échappent vers le sud. Le lieutenant Allaire, fidèle bras droit de Bigeard, écrira  quelques années plus tard(5): « Le chef de bataillon vietminh stationné à DBP avait probablement décidé d'envoyer deux compagnies à l'exercice sur la portion de terrain qui, pour nous, représentait la D.Z. « Natacha ». Et si nous pensions trouver quelques rebelles dans cette histoire, nous ne pensions pas les trouver si vite ....La dispersion a joué en notre faveur. Car, pour trouver une troupe, encore faut-il qu'elle ait un axe. Or chaque compagnie du bataillon ayant un point de regroupement particulier à l'arrivée au sol, l'éclatement ajoutait à la dispersion. Les équipes qui partaient en tous sens, ou les combattants isolés, contribuaient à décontenancer l'adversaire, toujours préoccupé de chercher notre axe d'effort principal ... ».  En clair, la surprise, la pagaille et la fougue des paras ont permis d'emporter le morceau. La chance aussi car le sort des armes aurait pu être différent. Pour l'anecdote il faut savoir que le lieutenant Allaire, plutôt que de porter  plusieurs pulls (ou un survêtement) sous son treillis pour se protéger du froid, avait gardé ...son pyjama.

              A 17h30, à la nuit tombante, Bigeard a gagné; il est maître du terrain et l'ennemi est en fuite, abandonnant ses morts sur place. Il établit son P.C. à Diên-Biên-Phu dont il tient les accès avec ses quatre compagnies. Le bataillon Bréchignac  s'installe sur les premières collines de l'est.              

              Le 1er BPC, deux  batteries d'artillerie de 75 sans recul, une compagnie de mortiers de 120 et une antenne chirurgicale, largués dans l'après-midi, restent sur « Natacha ». Un médecin-capitaine, qui sautait pour la première fois, a été tué. Les Viets ont laissé plus de 100 cadavres et quelques  blessés sur le terrain. Le soir même le général Navarre envoie un câble chiffré « secret » à Paris:

« L'opération a débuté ce matin par largage, à 10h30, d'une première vague de deux bataillons parachutistes. Une deuxième vague, composée d'un bataillon renforcé par des éléments d'un groupe de canons de 75  SR a sauté à 15h. Un accrochage dans le centre-ville a été signalé en début d'après-midi et s'est terminé à notre avantage. L'opération aéroportée doit se poursuivre demain par le parachutage de trois nouveaux bataillons… »

Le moins que l'on puisse dire c'est que le général n'est pas trop ému par les pertes humaines subies par nos troupes mais qu'il a, ce jour-là,  le triomphe modeste.

Le 21 novembre, le général Gilles saute à son tour sur « Natacha », en même temps que le lieutenant-colonel Langlais. Bigeard, par radio, dirige les « B26 » vers les Viets. L'opération « Castor » ressemble maintenant à un entraînement de routine. Pierre Langlais écrira :

              « Le 21 novembre 1953, vers 8 heures, je regardais, suspendu à mon parachute, monter vers moi le vallée de Diên-Biên-Phu. Cette vallée était l'objectif de l'opération «Castor» déclenchée la veille et mettant en œuvre, aux ordres du général Gilles, 6 bataillons paras articulés en 2 groupements. Je commandais l'un de ces groupements...Le sol, une rizière dure et sèche, approchait rapidement. Je larguai mon sac, pris des tractions et, en me relevant, après un atterrissage assez rude, je constatais que ma cheville gauche refusait tout service.  Le lendemain j'étais évacué et, en maudissant ma malchance, je dis à Diên--Biên-Phu un adieu que je croyais bien définitif ... ».

              48 heures plus tard, les services de transmissions français qui écoutent et décryptent les émissions radios du Vietminh signalent que la division 308 a reçu l'ordre de se porter à marche forcée sur Tuan Giao, bientôt suivie par la 312 et par la division « lourde » 351.  

Pour le général Navarre, cela signifie que les Viets se sont détournés de leur projet d'attaque du delta et qu'ils ont décidé d'engager le combat à Diên-Biên-Phu.

                                                                                                                                                               -3-

« Castor » n'avait été conçue que comme une opération secondaire. Or, de toute évidence, la plus importante partie du corps de bataille vietminh se préparait à livrer bataille à Diên-Biên-Phu. 

Si Navarre accepte le combat, l'enjeu de Diên-Biên-Phu deviendra essentiel. S'il le refuse, il prendra un avantage – certes provisoire mais certain – sur son adversaire, empêtré avec ses divisions sur les mauvaises pistes de la Haute Région. Mais, dans ce cas, le Laos, le seul des états de l’« Union Indochinoise » à avoir accepté d'entrer dans l'Union Française, subira le déferlement communiste.

              Navarre s'interroge longtemps. Hésitation de Normand sans doute (6) ! Quelques jours avant Noël, il aurait même été  tenté d'ordonner le repli de la garnison et de faire cesser les travaux d'aménagement du futur camp retranché. Le général Cogny, responsable du Tonkin, l'en aurait dissuadé, même si, plus tard, il soutiendra le contraire(7). Navarre accepte finalement l'idée de mener bataille jusqu'au bout…

Erwan Bergot (8), qui a participé à la bataille, donne un bilan précis de l'opération « Castor » des 20 et 21 novembre 1953 : « La prise de Diên-Biên-Phu a coûté 15 tués aux paras (dont 11 pour le seul 6èmeBPC de Bigeard) et 45 blessés » (9). Parmi les morts, le médecin-capitaine Raymond du GAP 1, frappé au bout de son parachute. Coté Vietminh, les pertes (identifiées) se montent à 115 tués, ce qui témoigne de l'acharnement du combat.

              Après « Castor » les paras ne perdent pas de temps puisque, en quatre jours, ils remettent en  service la piste d'aviation. Désormais Diên-Biên-Phu est relié au reste du monde par une noria aérienne qui fonctionne sans arrêt, apportant des renforts de troupes, un important matériel, et embarquant  les blessés et les malades.

              Le GAP 2, constitué du 8ème Choc du capitaine Tourret, le 1er BEP (10) du commandant Guiraud et du 5ème BPVN(11), des commandants Leclerc et Bouvery,  est venu renforcer les trois premiers bataillons de l'opération « Castor». Dès le 23 novembre, 4560 parachutistes sont regroupés dans la vallée et ces troupes s'activent comme des fourmis.

              Le 1er janvier 1954, un capitaine parachutiste arrive à Diên-Biên-Phu, affecté au GAP 2 du lieutenant-colonel Pierre Langlais. Il sera fait prisonnier le 7 mai et connaîtra la longue marche vers les camps-mouroirs du Vietminh. Il en reviendra pesant…39 kilos. A Diên-Biên-Phu, il aura glané la Légion d’Honneur, la TOE (12) avec palmes, et des ennuis de santé que le suivront toute sa vie.

              Ce capitaine, c’était mon père. Je lui ai rendu hommage dans mon premier livre (13).

A travers lui, mon hommage va à tous les combattants de cette bataille de titans, à tous ces soldats qui se sont battus pour l’honneur, et qui ont été sacrifiés pour que la France puisse hâter la signature des accords de Genève et abandonner lâchement aux communistes des populations amies qui lui faisaient confiance…


                                                                                                                                              Eric de Verdelhan



1)- « Caravelle » était le journal du Corps Expéditionnaire français d'Indochine.

2)- Le général Gilles termine son temps en Indochine et souffre de gros problèmes cardiaques.

3)-2ème  Bataillon du 1er  Régiment de Chasseurs Parachutistes.

4)- « Pour une parcelle de gloire » de Bigeard; Plon; 1975.

5)- Faits relatés dans la revue « Béret rouge », en 1963.

6)-Bien que lui soit natif de Villefranche-de-Rouergue, les Navarre sont d'origine  normande.

7)- Après la chute de DBP, Navarre et Cogny n'ont eu de cesse que de s'accuser de ce désastre.

8)- Rien que sur Diên-Biên-Phu, Erwan Bergot est l'auteur de six livres.

9)- « Bigeard » d’Erwan Bergot; Perrin;  1988. Sur le bilan de l'opération  « Castor », aucun auteur n'arrive aux mêmes chiffres: Jules Roy parle de 90 Viets tués, Roger Delpey de 11 tués Français ...

10)- Bataillon Etranger de Parachutistes.

11)-5ème  Bataillon de Parachutistes Vietnamiens. Surnommé le « Bawouan ».

12)- Croix de guerre des Théâtres d’Opérations Extérieures.

13)- « Au capitaine de Diên-Biên-Phu » ; SRE-éditions ; 2011.

15 OCTOBRE 2022

                                                                                                                                         

«…il vous suffira de dire, « J'étais à la bataille d'Austerlitz », pour que l'on réponde, « Voilà un brave »… »                                                 (Fin du discours de Napoléon, après la victoire d’Austerlitz)


Voilà un anniversaire que nous devrions fêter : la bataille d’Austerlitz, la « bataille des trois empereurs », le lundi 2 décembre 1805 (11 frimaire an XIV), une magnifique victoire qui honore la France et les armées napoléoniennes.

Après neuf heures de combats acharnés, la « Grande Armée » de Napoléon, malgré son infériorité numérique, battait  une coalition qui réunissait  les Austro-russes de l’Empereur François 1er d'Autriche et du Saint Empire, et les troupes russes de l'Empereur Alexandre 1er.

Nous sommes fin 1805. Napoléon poursuit l’armée russe de Koutouzov. Au fur et à mesure que celui-ci bat en retraite, la « Grande Armée » ne cesse de se diluer, à 1 000 km de ses bases. Après avoir libéré Munich, la « Grande Armée » descend le Danube pour prendre Vienne et chercher une  bataille décisive avec les Russes. Napoléon estime les effectifs russes à plus de 100 000 hommes. Or, Koutouzov ne dispose en fait que de 36 000 soldats fatigués (renforcés par 22 000 Autrichiens abattus). Napoléon espère livrer bataille à Saint-Pölten, mais le 11 novembre, Koutouzov, renforcé  par 10 000 Autrichiens, fond sur la division Mortier, dans le défilé de Dürrenstein.  Pris de front, de flanc et par l’arrière, les Français résistent  et combattent à un contre trois. Ils mettent hors de combat 2 600 Russes, tués ou blessés.

Le 19 novembre, à Olmütz, Koutouzov opère sa jonction avec la 2ème armée russe et le Corps d’armée autrichien. L’armée coalisée compte alors 86 000 hommes. Le surlendemain, Napoléon arrive à Austerlitz, à 100 km de Vienne avec 73 000 hommes….

Le champ de bataille d’Austerlitz est un vaste rectangle de huit kilomètres sur douze. Il est délimité au nord par la route Olmütz-Brünn et à l'ouest par la route Vienne-Brünn. Au sud, des étangs gelés ferment le terrain. Le plateau de Pratzen est la pièce maîtresse de la zone. La neige hivernale, encore peu épaisse, masque les dénivellations. Pendant deux jours, Napoléon va étudier  scrupuleusement  le futur champ de bataille qu’il a choisi. Et il déclare à ses maréchaux :

« Jeunes gens, étudiez bien ce terrain, nous nous y battrons ; vous aurez chacun un rôle à jouer ».

Les Austro-Russes ont une nette supériorité numérique. Napoléon se résout à une bataille défensive. Il va ruser : il fait croire à ses  adversaires qu’il refuse le combat  en battant en retraite.  Il abandonne le plateau de Pratzen, le 28 novembre.  Puis, pour les persuader qu’il est à la veille d’une défaite, il envoie Savary, son aide-de-camp, faire des propositions de paix. Le Tsar refuse.

Pour persuader tactiquement les alliés de sa faiblesse, Napoléon place peu de troupes sur son flanc droit. Il prévoit que les Alliés, voyant le point faible du dispositif français, quitteront leur position dominante, le plateau de Pratzen, pour leur couper la route de Vienne.

Napoléon diffuse par écrit le positionnement des différentes unités à tous ses maréchaux.

Bulletin intitulé « Dispositions générales pour la journée du 11 Frimaire an XIV (2 décembre 1805) » : Au centre, Soult, avec ses 20 000 hommes, doit contre-attaquer et couper l’armée ennemie en deux, en attaquant le plateau de Pratzen. Lannes (15 000 fantassins) et Murat (8 000 cavaliers), au nord, doivent  défendre  leurs positions.  Pour renforcer son flanc droit, Napoléon ordonne à Davout de quitter Vienne, lieu de cantonnement de ses troupes, et de le rejoindre à marche forcée.

Les 8 000 soldats de Davout parcourront  les 110 km qui les séparent du champ de bataille en 48 heures (36 heures de marche). L’Empereur place la cavalerie de Margaron au château de Sokolnitz et la division Legrand à Sokolnitz. Il ordonne également au 3ème régiment de ligne de Legrand de tenir Telnitz jusqu’à l’arrivée de Davout. Enfin, la Garde impériale (5 000 grenadiers) et le 1er  corps de Bernadotte (12 000 hommes) restent en réserve. L’artillerie française compte 139 canons.

Le 1er décembre, les Alliés réunissent  un conseil de guerre pour discuter du plan de bataille pour le lendemain. Koutouzov et Andrault, méfiants, veulent temporiser pour attendre l’archiduc Charles.



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Parti d’Italie, il est le seul qui puisse se mesurer à Napoléon qu’il a beaucoup rencontré dans le passé. Mais le Tsar choisit Weyrother, un général autrichien qui  a organisé des manœuvres sur ce même emplacement en 1804. Son plan  prévoit une attaque de diversion au nord, tandis que la majeure partie de l’armée alliée attaquera, au sud,  le flanc droit dégarni des Français. 

Avec 40 000 hommes il espère encercler les Français  et déclare au Tsar : « J’emploierai demain contre Bonaparte la même manœuvre qui lui avait servi à battre les Autrichiens à Castiglione. La victoire est certaine ».

Le 2 décembre 1805, à 4 heures du matin, quatre colonnes alliées quittent le plateau de Pratzen et marchent sur le flanc droit des Français. À 6 heures, les divisions de Soult (Vandamme et Saint-Hilaire), cachées par le brouillard, franchissent le Goldbach en silence et attendent le signal de l’attaque. À 7 heures, Kienmayer envoie son avant-garde à l’assaut de Telnitz, mais elle est repoussée par le 3ème régiment de ligne de Legrand. Dans la foulée, Kienmayer lance 3 000 Autrichiens et 600 cavaliers pour prendre la petite bourgade. Ils arrivent à percer la ligne française jusqu’à l’église du village, mais les Français les culbutent dans une violente contre-attaque.

Dès  8 heures, l’état-major allié  s’impatiente : Kienmayer a perdu l’ensemble de ses troupes dans une troisième attaque vaine, et la 2ème colonne du général Langeron a perdu une heure dans l’exécution de sa manœuvre.  À 8 heures 30, le général Langeron attaque enfin Sokolnitz.

Après un bombardement intense, Langeron pénètre dans Sokolnitz que les Français ont abandonné. Mais ils se reforment à l’arrière et une poignée d’hommes se réfugie dans le château, résistant  aux assauts  des Russes. Puis, les Français contre-attaquent et repoussent les Russes hors du village. De  son côté, Dokhtourov lance  plusieurs attaques sur Telnitz  et force les Français à battre en retraite, mais une charge de Dragons oblige les Russes à quitter la bourgade. Telnitz change trois fois de mains en une demi-heure. Finalement à 9 heures, Dokhtourov et Langeron prennent Telnitz et Sokolnitz. Davout se demande combien de temps il pourra  empêcher - avec 1 500 hommes - l’avancée des Russes. Mais  Napoléon donne l’ordre d’attaquer le plateau de Pratzen.

Chez les Russes, la surprise est totale: les colonnes de Przybyszewski et de Kolowrat sont assaillies  de flanc. Les divisions de Saint-Hilaire et de Vandamme  s’enfoncent dans les rangs russes à l’arme blanche. Le combat, d’une rare violence, dure à peine quelques  minutes. Les Russes de Kolowrat sont culbutés et entraînent les soldats de Przybyszewski dans leur débandade.

À 9 heures, les Français sont maîtres du plateau de Pratzen. Soult y installe ses canons.

Koutouzov panique et prélève des unités au sein des troupes de Langeron et de Dokhtourov dans l’espoir de reprendre Pratzen. Ses ordres provoquent une véritable cohue entre les unités qui descendent  du plateau et celles qui montent à l’assaut. L’artillerie de Soult harcèle, en tir tendu, les assaillants du plateau, creusant des saignées dans les rangs russes. Puis les tirs de la mousqueterie de Saint-Hilaire forcent Langeron et ses troupes à abandonner. Pour aider Soult, Napoléon envoie Bernadotte, jusque-là tenu en réserve, au nord du plateau. La Garde impériale est envoyée à Pratzen.

Vers 11 heures, Koutouzov  donne  ses réserves pour reconquérir le plateau : il envoie 4 000 soldats de la garde à pied russe. Mais celle-ci, mal commandée, part de trop loin et arrive essoufflée devant le 4ème régiment de ligne français. Commandés par Joseph, le frère aîné de Napoléon, les voltigeurs français prennent rapidement le dessus et poursuivent les Russes.

Koutouzov contre-attaque en envoyant dix escadrons de cavalerie lourde. Le choc est brutal et après une vaine résistance des Français, les cavaliers russes s’emparent de l’aigle du régiment.

Aussitôt, Rapp et Bessières, avec 375 chasseurs à cheval de la Garde, 48 mamelouks et 706 grenadiers à cheval de la Garde chargent les Russes en deux vagues au cri de : « Faisons pleurer les dames de Saint-Pétersbourg ». À un contre quatre, les Français se battent furieusement.

Avec l’échec de la Garde russe, la bataille est perdue pour les Alliés : l’armée est coupée en deux. Au sud, Andrault et Dokhtourov, isolés, battent en retraite tandis qu’au nord, Bagration résiste aux assauts de Lannes et Murat. Puis après de lourdes pertes, il bat en retraite en bon ordre.

A 14 heures, Napoléon attaque l’aile sud de l’armée austro-russe sans se préoccuper de l’aile nord, provoquant la débandade à travers les étangs gelés de Menitz et Satschan.


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Koutouzov étudie seul les voies de retraite ; le Tsar et son état-major ont  fui une heure plus tôt. Au centre, Kollowrath, la Garde russe et la cavalerie de Liechtenstein sont en pleine déroute et retraitent vers l’est. Au sud, Napoléon ordonne à Soult de quitter le plateau de Pratzen et de couper la retraite aux colonnes russes, tandis que Davout fait pression à l’ouest et reprend Sokolnitz.

À 15 heures 30, 20 000 Russes, n’écoutant plus leurs officiers, fuient en désordre et espèrent échapper à l’encerclement en traversant les étangs gelés.  L’artillerie française tire pour briser la glace, les hommes  s'enfoncent dans l'eau et se noient. Paniqués et gelés, 2 000 Russes parviennent à regagner la rive où ils sont immédiatement faits prisonniers. La victoire française est indiscutable.

Les pertes françaises sont de 1 537 morts, 6 943 blessés et 573 prisonniers. Les Français ont fait 11073 prisonniers mais ont perdu le drapeau du 4ème  de ligne : l’Empereur est particulièrement irrité par la perte de cet aigle impérial.

Les alliés comptent 16 000 morts et blessés. Ils déplorent la perte de 45 drapeaux.  Ils iront orner la cathédrale Notre-Dame de Paris avant de rejoindre l’église Saint-Louis des Invalides. Les 185 canons pris seront  utilisés pour fondre une partie de la colonne Vendôme.

Après la bataille, l’Empereur harangue ses troupes :

« …Soldats, lorsque tout ce qui est nécessaire pour assurer le bonheur et la prospérité de notre patrie sera accompli, je vous ramènerai en France ; là, vous serez l'objet de mes plus tendres sollicitudes. Mon peuple vous reverra avec joie, et il vous suffira de dire, « J'étais à la bataille d'Austerlitz », pour que l'on réponde, « Voilà un brave »… ». Et j’ai bombé le torse car… j’y étais.

Mais c’était en… 1960, j’avais 11 ans et j’étais « enfant de troupe » au Prytanée Militaire d’Aix- en-Provence. A l’époque, en 1ère année (la 6ème) nous fêtions la victoire d'Austerlitz. Sans doute était-ce pour inculquer aux futurs officiers, la fierté de leur pays, de sa grandeur et de ses victoires ?

Personnellement, je préfère ça à l’auto-flagellation et à la repentance.

Pour cette commémoration - jouée par des enfants - un seul cheval, celui du « Cyrard » qui tient le rôle de l'Empereur.  Je suis en uniforme de grenadier et je dois tomber,  mortellement blessé, à la 2ème  ou 3ème  charge. Je joue le rôle... d'un mort. C’est assez confortable puisque ça consiste à rester allongé pendant que d'autres s'essoufflent en charges et replis successifs.

En fait, j'ai été réellement blessé, certes assez légèrement.  Je suis allongé sur le dos quand  un pétard m'éclate sur le front, au dessus de l’œil gauche. Je garderai longtemps une petite cicatrice qui  me permettra  souvent de fanfaronner avec humour en affirmant : « j'ai été blessé au combat ».

Quand on me demande où ? Je répondrai, tantôt goguenard, tantôt le plus sérieusement du monde : « à la bataille d'Austerlitz ».

Il y a quelques années, j’ai été invité à venir dédicacer mes livres à une réunion des « Gueules cassées ». A table, alors que je m’ennuyais comme un rat mort, mon voisin a voulu savoir si j’étais une « gueule cassée ». J’ai opiné du chef et il m’a demandé où j’avais été blessé. J’ai répondu, sérieux comme un pape: « au front ». Ce brave homme a insisté « au front où ? ». Je lui ai répondu « à Austerlitz ». Il a dû penser que ma mère m’avait bercé trop près du mur, car il n’a plus pipé mot durant tout le déjeuner. C’est sans doute un peu vrai car il m’arrive parfois de faire un rêve étrange : je suis  en uniforme de grenadier. « Nabot-Léon », notre nouvel  Empereur,  notre chef des Armées, passe ses troupes en revue, moulé dans sa combinaison d’aviateur taillée sur mesure. Et il me pince l’oreille en me disant : « Vous étiez à Austerlitz, vous êtes un brave ! ». Généralement, je me réveille

en sursaut et je me suis dit que, depuis la victoire d’Austerlitz, les choses avaient bien changé dans notre pauvre pays. Et pas forcément en bien !

                                                                           

                                                                                                              Eric de Verdelhan.    

                                                                                                                                              28 novembre 2021.

                            La défaite d’Arroyomolinos : 28 octobre 1811.

« Il vaut mieux en finir tout d'un coup que de poser le glaive et être tous les jours à recommencer »       (Correspondance du Maréchal Soult à Napoléon au sujet  de la guerre d’Espagne).


L’Espagne est un peu ma seconde patrie. Je l’ai sillonnée dans tous les sens, et même à pied, en 2010, jusqu’à Compostelle. J’aime Tolède, Cordoue, Grenade, les villages blancs d’Andalousie, les plaines arides de la Mancha, Burgos, Léon etc…etc…J’ai moins de sympathie pour la Catalogne et ses velléités indépendantistes. Assez régulièrement, je me fais agonir par les bien-pensants quand j’écris que Franco était un chef de guerre remarquable, un fin stratège, et qu’il a sauvé le Catholicisme  en Espagne, ou quand je porte à son crédit d’avoir épargné à son armée (et son peuple meurtri) la grande saignée de la Seconde Guerre Mondiale. Mais aujourd’hui, c’est d’une autre guerre d’Espagne dont je veux parler ; une guerre napoléonienne qui a couté très cher à l’Empire.

La guerre d’Espagne menée par Napoléon marque, comme la campagne de Russie, le chant du cygne ; les prémices de la fin d’un règne. L’Empereur n’écoutait plus que lui ; ce sera sa perte !

À la suite du « coup d'État » de Bayonne orchestré par Napoléon, le roi d'Espagne Charles IV et son fils Ferdinand durent abdiquer en faveur d'une nouvelle constitution qui mettait le pays sous tutelle française et plaçait à la tête du royaume Joseph Bonaparte, le frère de Napoléon.

La population espagnole, exaspérée par l'occupation française et poussée à la rébellion par la noblesse et le clergé, se souleva à la fin du mois de mai - le « dos de mayo 1808 » - ce qui mit en péril le dispositif français éparpillé sur l'ensemble de la péninsule ibérique.

Napoléon, optimiste, comptait sur les qualités guerrières de ses troupes pour remporter des victoires faciles, mais l'insurrection s'étendit bientôt à l'Aragon, l'Andalousie, la Galice et les Asturies et se traduisit par une guérilla féroce contre les Français ; guérilla caractérisée par des tortures et atrocités en tous genres. L'armée française, éparpillée dans tout le territoire était forte de 110 000 hommes et se composait, pour l'essentiel hélas, de conscrits inexpérimentés.  

Napoléon lui-même ne facilita pas la tâche à ses commandants en ordonnant une offensive simultanée dans toutes les directions afin d'occuper la totalité des provinces insurgées.

Au début, les Français remportèrent bien quelques succès: le Maréchal Moncey marcha sur Valence et le général Duhesme assiégea Gérone, tandis que le Corps du général Dupont de l'Étang envahit l'Andalousie et livra Cordoue au pillage. Surtout, la victoire du Maréchal Bessières à Medina de Rioseco permit aux Français d'occuper la Vieille-Castille. Ce succès rassura Napoléon et Joseph fut libre d'entrer à Madrid pour mettre en place sa cour et sa nouvelle administration.

              Puis, en quelques jours, la campagne vira au désastre : Moncey et Duhesme durent se replier, le général Dupont capitula avec 18 000 hommes le 22 juillet 1808 à l'issue de la bataille de Bailén.

Ébranlés par la défaite, Joseph et ses généraux abandonnèrent précipitamment Madrid et se retirèrent derrière l'Èbre. Les Français n'alignaient plus que 65 000 hommes.

Simultanément, un Corps expéditionnaire britannique commandé par le général Wellesley débarqua au Portugal et vainquit les troupes françaises de Junot à la bataille de Vimeiro.

Les défaites et la retraite des Français derrière l'Èbre firent l'effet d'une bombe dans les cours d'Europe : pour la première fois, les troupes napoléoniennes avaient été battues en rase campagne.

 La situation française fut encore aggravée par les fautes stratégiques commises par Joseph.

 Les faibles troupes dont disposaient encore les Français étaient dispersées de la Biscaye jusqu'à l'Aragon. Napoléon comprit enfin que seule son intervention personnelle pouvait rétablir la situation et restaurer le prestige de la France. Il projeta de transférer une bonne partie de la Grande Armée en Espagne, par des marches forcées depuis l'Allemagne.

Le transfert fut effectué avec succès et démontra, une fois de plus, les capacités militaires de l'Empereur — et du Maréchal Berthier, son chef d'état-major — ainsi que l'endurance de la troupe.

Napoléon quitta Paris le 28 octobre 1808 et arriva à Bayonne le 3 novembre. Le 4 novembre, il rencontra son frère Joseph et prit le contrôle total de l'armée (et de l'administration). L'Empereur ne s'était pas privé auparavant de critiquer Joseph pour ses choix stratégiques hasardeux.


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              L’Empereur quitta Bayonne le matin du 5 novembre 1808 et, accompagné des Maréchaux Lannes et Soult, se rendit à Vitoria pour y prendre officiellement le commandement de l'armée d'Espagne. Il pouvait compter sur 120 000 hommes (soit 7 Corps d'armée).

Il arriva à Vitoria dans la soirée et élabora son plan de campagne. Il entendait profiter de la faiblesse et des fautes tactiques des Espagnols pour obtenir une victoire totale.

À la fin du mois d'octobre, le général Joaquín Blake, à la tête des 32 000 hommes de l'armée de Galice, l'aile gauche du dispositif espagnol, se dirigea sur les bouches de l'Èbre sans être entré en contact avec l'armée du Centre sous le commandement du général Castaños, dont les 34 000 hommes campaient au sud et à l'est de la ville de Logroño. Sur la droite se tenaient les 25 000 hommes de l'armée d'Aragon aux ordres du général Palafox. Dans le même temps, la petite armée du général José Galluzo, forte de 13 000 hommes, s'avançait d'Estrémadure en direction de Burgos afin de maintenir les communications entre les corps de Blake et de Castaños.

Pour Napoléon, il fallait que les troupes espagnoles continuent à sous-estimer ses effectifs.

Il prévoyait, par une attaque au centre, de couper en deux le dispositif adverse et permettre d'une part aux Corps de Victor et de Lefebvre, à droite, d'attaquer les troupes du général Blake et d'autre part aux Corps de Ney et de Moncey de s'en prendre sur la gauche à l'armée de Castaños et Palafox. Mais le 31 octobre, le Maréchal Lefebvre, désobéissant aux ordres de Napoléon, décida d'attaquer avec ses 21 000 hommes les 19 000 soldats de Blake à Durango. Les Français eurent rapidement le dessus et infligèrent une défaite cuisante aux Espagnols mais Blake ordonna un repli précipité vers l'ouest qui l'éloigna de près de 70 km de l'aile droite française, remettant en cause la stratégie de l'Empereur. Le 7 novembre 1808, l'armée d'Espagne lança son offensive générale.

Le 10 novembre, Soult et ses 24 000 hommes attaquèrent l'armée d'Estrémadure à Burgos. L'attaque frontale et les charges de la cavalerie provoquèrent la destruction complète des formations espagnoles qui se débandèrent après avoir perdu 4 000 hommes. Dans la soirée, le Maréchal fit son entrée dans Burgos où ses troupes se livrèrent au pillage et Napoléon l'y rejoignit le lendemain.

Au matin du 11 novembre, la bataille d'Espinosa s'acheva sur la défaite de l'armée de Galice qui se retira, laissant 3 000 morts sur le terrain. Après avoir envoyé Soult sur Reinosa pour couper la retraite de l'armée de Galice, Napoléon put se concentrer sur sa stratégie : se porter sur les arrières des forces espagnoles.  Le 13 novembre, Ney se dirigea sur Aranda de Duero d'où il devait faire mouvement vers l'est pour couper les lignes de communications de Castaños et de Palafox.

Une série d’âpres combats permit à Napoléon de balayer le dispositif espagnol. Les Français étaient maintenant en mesure de marcher sur la capitale, pendant qu'affluaient depuis les Pyrénées les deux Corps de Mortier et de Junot. En dépit des difficultés d'organisation, la fatigue  des troupes, les pillages, une logistique et un matériel déficients et l'hostilité exacerbée de la population, l'armée française avait atteint en quelques jours tous ses objectifs stratégiques.

Le 28 novembre, débuta l’offensive sur Madrid, avec une armée de 130 000 hommes.

 Après une série de victoires, Le 2 décembre 1808, Napoléon arriva sur les hauteurs dominant la capitale. Les assaillants envoyèrent à deux reprises des parlementaires pour sommer les Espagnols de se rendre ; ils furent éconduits. Deux attaques supervisées directement par l'Empereur permirent aux Français de conquérir plusieurs positions clés. Le lendemain, à 17 h, une délégation espagnole se rendit au QG de l’Empereur. Les généraux Morla et La Vera signèrent l'acte de capitulation le 4 décembre à 6 h du matin. Napoléon s'installa au palais de l'Infantado et fit immédiatement publier quatre décrets: abolition des droits féodaux, suppression de l'Inquisition, réduction d'un tiers du nombre des couvents et disparition des barrières douanières.

Après la chute de Madrid, Napoléon envisagea de conclure la campagne en envoyant le Maréchal Lefebvre à Lisbonne et le Maréchal Victor en Andalousie. Lui-même pensait rester dans la capitale avec 40 000 hommes. Il estimait que les troupes britanniques présentes au Portugal jugeraient préférable d'évacuer la péninsule Ibérique. Grossière erreur qui allait lui coûter cher !

Dans la nuit, du 3 janvier 1809 Napoléon apprenait qu'une guerre avec l'Autriche était imminente et qu'une conjuration semblait se tramer entre ses ministres Talleyrand et Fouché, avec la bénédiction de Murat.

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Estimant qu'il ne pouvait plus s'attarder davantage en Espagne, le 17, il décidait de rentrer en France. La nouvelle de son départ fut mal accueillie par l'armée et les Maréchaux, particulièrement au sein de la Garde impériale.

Il était à Paris le 23 janvier à 8 h du matin. Il convoqua immédiatement Talleyrand et s’en prit violemment à celui qu’il traitait de « tas de merde dans un bas de soie » en lui reprochant ses machinations et ses intrigues.

La brève campagne de Napoléon en Espagne se termina donc, en raison de circonstances défavorables, par un succès français non décisif. Cette campagne montra qu'outre ses talents de stratège, son énergie et sa capacité à galvaniser ses  grognards  demeuraient intactes.

Cependant, contrarié à la fois par les distances, la nature du terrain, le climat et par les fautes tactiques de ses Maréchaux, Napoléon n'était pas parvenu à une victoire définitive dans la péninsule Ibérique; la guérilla restait très active, soutenue par une population hostile aux Français.

Le Corps expéditionnaire britannique, bien que très affaibli, avait échappé à la destruction et fut renvoyé au Portugal peu après. L'Empereur aurait sans doute pu occuper aisément Lisbonne et Cadix s'il était resté en Espagne, mais en son absence, les Maréchaux, qui se jalousaient, furent incapables de mettre fin à la guerre et subirent plusieurs défaites cuisants face aux armées anglo-portugaises commandées par Arthur Wellesley.

Napoléon laissait en Espagne 190 000 hommes de ses meilleures troupes, contingent qui fut continuellement renforcé jusqu'à dépasser les 350 000 hommes en 1811, sans que cela ne mit pour autant un terme à la guerre.

Après l'abandon de Badajoz et la bataille de Fuentes de Oñoro, les Anglais se sont repliés au Portugal. Le général Drouet d'Erlon commande le 5ème Corps regroupé autour de Merida, face au Corps anglais du général Hill. À la fin du mois d'octobre 1811, la division du général Girard se porte sur Caceres pour y lever des contributions. L'apprenant, le général Hill s'avance vers les Français et les rejoint dans la nuit du 27 au 28 octobre près du village d'Arroyomolinos.

L'arrivée des Anglais surprend les Français. La première offensive anglaise a lieu sur la gauche française, à 8 heures du matin. Les Britanniques parviennent à tourner les Français et les somment de se rendre. Ceux-ci s'ouvrent un passage à la baïonnette et foncent vers le col de Montanchez. Arrivés au col, ils constatent que les Anglais sont déjà sur place. Pour fuir, la division Girard gagne les hauteurs de San Hernando. Elle subit de lourdes  pertes : entre 600 et 900 tués selon les historiens.

Les Anglais font 1 300 prisonniers dont le général de brigade Bron de Bailly et le duc d'Arenberg.

Dans  cette bataille, les Anglo-espagnols, eux, ne comptent que 37 tués et 64 blessés.

Occupé par les préparatifs de la campagne de Russie, l'Empereur ne retourna jamais en Espagne et le conflit s'éternisa encore durant trois longues années.

Lorsque l'Empereur entreprit d’attaquer la Russie en 1812, il ne disposait que d'une partie de ses forces, ayant dû laisser dans la péninsule Ibérique plus de 300 000 soldats.

Mais cette guerre d’Espagne nous a valu l’un des plus beaux poèmes de Victor Hugo : « Après la bataille » et ce « héros au sourire si doux, suivi d’un seul hussard qu’il aimait entre tous… » aura contribué à faire savoir à des générations de petits Français que l’épopée napoléonienne a été un grand moment de notre histoire. Ce poème, je l’ai appris en… 1959  et je le connais encore par cœur.


                                                                                                                                Eric de Verdelhan

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                                                                                                                                             Le 23 octobre 2021                                                         

                                                     « Le Drakkar » : 23 octobre 1983.

« On ne confie pas au loup la garde de la bergerie… »                               (Proverbe libanais).

« Si vous avez compris quelque chose au Liban, c’est qu’on vous l’a mal expliqué.»

                                                                                                                                   (Henry Laurens). 


              Aujourd’hui, je veux rendre hommage au lieutenant Antoine de la Batie, tombé à Beyrouth le 23 octobre 1983, avec 57 parachutistes français, dans l’explosion de l’immeuble « Le Drakkar ».

              Antoine de la Batie est né le 20 septembre 1955 à Paris. La vocation militaire était ancrée en lui depuis son plus jeune âge. Il vivait alors dans le culte de ses aïeux : Ses deux arrière grands-pères s'étaient vaillamment battus durant la Grande Guerre. Son père avait lui-même servi au 1er Régiment de Chasseurs Parachutistes en Indochine. Il lui parlait souvent de son grand-père ayant combattu au Liban en 1926. Ces évocations étaient-elles prémonitoires ?

              En octobre 1975, il intègre un peloton d'EOR à Coëtquidan. A l'issue, il est affecté avec le grade d'Aspirant au 1er Régiment d'Infanterie. En 1977, après une année à la corniche Leclerc, son désir de servir dans l'armée est toujours là. Il rempile donc comme sergent au 67ème Régiment d'Infanterie. De 1978 à 1979, il prépare le concours de l'Ecole Militaire Interarmes. Il intègre l'EMIA le 1er septembre 1979.

              D'août 1980 à août 1981, le Lieutenant de la Batie travaille d'arrache pied à Montpellier. De ses notations, il ressort : «  …, jeune officier généreux, excellent camarade, fera à coup sûr un officier de grande qualité ». Il sort 7ème de sa promotion et choisit de servir, comme son père, au 1er  Régiment de Chasseurs Parachutistes, alors stationné à Pau-Idron.

              En septembre 1981, Il est affecté à la 3ème section de la 3ème compagnie. Le régiment est composé d'appelés, mais il est à la hauteur des régiments professionnels de par la qualité de ses recrues. En effet, sa section, « les zombies » comme il les appelle, a déjà bien entamé son tour du monde : Mayotte, la Centre-Afrique, le Togo, le Gabon et la Réunion.

               Puis vient un premier départ au Liban, d'avril à octobre 1982.

                Durant ce séjour, Antoine de la Batie est cité à l'ordre du régiment : « jeune chef de section dynamique et courageux, volontaire pour toutes les missions, s'est particulièrement illustré le 8 juin 1982 lors de la prise de Tyr par les forces israéliennes. Au mépris du danger, a conduit son convoi lourd, destiné à porter secours aux populations de la ville, à travers la zone de combats, sous les tirs d'artillerie et de chars. A mené ultérieurement avec succès plusieurs patrouilles destinées à rechercher et récupérer du matériel sur le champ de bataille. A fait preuve en toutes occasions d'une détermination et d'un courage exemplaire. » Cette citation comporte l'attribution de la Croix de la Valeur Militaire avec étoile de bronze.

                En septembre 1983, la 3ème Cie du RCP est projetée au sein de la force multinationale de sécurité à Beyrouth. Un tel départ n'était pas prévu car les régiments d'appelés ne faisaient pas partie du plan de relève. Mais Beyrouth, au cœur de cet été 1983, paraît encore calme…

                Le 20 septembre, alors que le lieutenant de la Batie fête ses 28 ans, il découvre le poste « Irma » bientôt rebaptisé « Drakkar ». C'est un ancien hôtel de 9 étages mais surtout un excellent observatoire dans cette partie sud de Beyrouth.

 Avant d’aller plus loin, disons un mot du lointain Liban ( لبنان), perpétuellement en guerre, qui n’évoque pas grand-chose pour une jeune génération qui ne connait notre histoire qu’au travers de la « repentance ». Pourtant, depuis François 1er, la France porte un intérêt pour la Syrie et les minorités chrétiennes du Mont Liban. Sous le second Empire, la France est venue au secours des Maronites, victimes d’attaques et d'exactions violentes de la part de leurs voisins druzes.

Le 16 novembre 1916, en pleine bataille de Verdun, deux diplomates, le Britannique sir Mark Sykes et le Français François Georges-Picot concluent  un accord secret, le fameux accord  « Sykes-Picot ». Cet accord  prévoit le partage - après la guerre - des dépouilles de l'Empire ottoman, allié de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie. La France propose de prendre sous son aile la Syrie et le Mont Liban. Le 8 octobre 1918, une escadre française accoste à Beyrouth.

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Les soldats  français se joignent à leurs alliés britanniques qui occupent  déjà toute la région. La déception est grande, alors, chez les nationalistes arabes qui espéraient se tailler un état indépendant autour de Damas - la capitale de la Syrie - avec le soutien de Thomas Edward Lawrence, dit « Lawrence d’Arabie » (1). Qu'à cela ne tienne, un congrès réuni à l'initiative de l'émir Fayçal, fils du chérif de la Mecque,  proclame, le 11 mars 1920, l'indépendance de la « Grande Syrie » et en confie la couronne à l'émir.

La conférence de San Remo, le 25 avril 1920, confirme le mandat de la France sur la Syrie et le Liban, et le général Henri Gouraud, chef du corps expéditionnaire français, décide d'en finir avec Fayçal. Il l'expulse de Damas et écrase son armée le 24 juillet 1920, à Khan Mayssaloum, dans l'Anti-Liban, la chaîne de montagnes qui sépare la Syrie du Liban.

Pressée par la communauté maronite, la France détache de l'ancienne Syrie un Grand-Liban qui rassemble le Mont Liban mais aussi la vallée de la Bekaa et le littoral. Dans ces limites, les Chrétiens sont majoritaires (Ce ne sera plus le cas en 1975 du fait de l'émigration et d'une natalité inférieure à celle des Musulmans).

L' « État du Grand-Liban » est officialisé le 1er septembre 1920 par un décret du général Gouraud, haut-commissaire pour le Levant.  La nouvelle Syrie, elle,  inclut trois entités politiques distinctes : l'État de Damas, l'État d'Alep et le Territoire des Alaouites.

La France institue, aux côtés du gouvernement, un conseil consultatif où sont représentées les… 17 communautés religieuses identifiées dans le pays : des Chrétiens maronites aux Juifs en passant par les Musulmans sunnites ou chiites, les Chrétiens  jacobites (ou monophysites), les Druzes, les Arméniens, les Grecs orthodoxes etc…etc… Ainsi se met en place un « communautarisme » original. Pour les Libanais, comme pour les habitants du Moyen-Orient en général, l'appartenance religieuse  est moins une affaire de croyance que d'identité : chacun se rattache à une communauté caractérisée par son endogamie, ses rituels et ses coutumes mais aussi ses règles de droit (mariage, héritage...) et ses tribunaux propres.

Le 26 mai 1926, Henry de Jouvenel donne une Constitution au pays. Inspirée de notre  Constitution (celle de 1875), elle s'en distingue par une énorme différence: la reconnaissance des communautés et le partage du pouvoir entre elles, en fonction de leur importance.  Selon la Constitution, toujours en vigueur, les députés sont élus sur une base communautaire ET  territoriale. La répartition est établie sur la base du recensement de 1932 (2). Par ailleurs, il est convenu - de façon non écrite - que la présidence de la République revienne à un Maronite et le poste de premier ministre à un Musulman sunnite. Ces dispositions satisfont la bourgeoisie sunnite et maronite de Beyrouth de même que les clans du Mont Liban. Les habitants des périphéries du sud et de l'est, y trouvent beaucoup moins leur compte et gardent la nostalgie de la « Grande Syrie ».

En juin 1941, en pleine guerre mondiale, les Britanniques, accompagnés d'un détachement des FFL (3) gaullistes, occupent le Liban et la Syrie et en chassent les représentants du régime de Vichy.  Puis,  le 25 décembre 1941, sous la pression britannique, le général Catroux, commandant des troupes françaises du Levant, proclame l’indépendance de la Syrie et du Liban !

Mais  De Gaulle et son représentant, le haut-commissaire Jean Hellen, ne sont pas d’accord.

              Le 11 novembre 1943, Jean Hellen fait arrêter le président  Béchara el-Khoury, ainsi que tout son gouvernement, ce qui provoque d’importantes manifestations de rue.

Les Britanniques s'en mêlent et exigent la libération des prisonniers. Celle-ci est effective le 22 novembre. Cette date - le 22 novembre 1943 – est, depuis lors, la fête nationale du Liban.

La classe politique libanaise décide de conserver les institutions léguées par la France.

Elle choisit aussi, par un « pacte national » non écrit, de consolider la répartition officieuse des postes de responsabilité entre les différentes communautés.

L'indépendance officielle est programmée le 1er janvier 1944. Mais c'est seulement en 1946 que les troupes françaises et anglaises quitteront le Liban.

Ce beau pays va devenir, dans les années 1950-70, « La Suisse du Moyen-Orient », en raison de sa puissance financière. Et sa capitale, Beyrouth, deviendra « le Paris du Moyen-Orient ».


                                                                                                                                                               -3-

              Et puis, tout va basculer : l'ordre - ô combien précaire -  instauré par les Français est remis en cause par les problèmes démographiques: l’arrivée d'une importante immigration palestinienne, musulmane à 80%, et le déclin démographique des Chrétiens. Les Musulmans chiites du sud du pays, dont le poids démographique va croissant, supportent mal la prééminence des Maronites et de la bourgeoisie sunnite de Beyrouth.

La Syrie, qui considère le Liban comme son « Alsace-Lorraine », ne se résigne pas à la scission de 1920. Elle se refuse à ouvrir une ambassade à Beyrouth, attise en sous-main les rivalités communautaires et nourrit les ressentiments, chiite et palestinien, avec la complicité de l'Iran.

En 1975, bien qu'aucun recensement n'ait eu lieu depuis 1932, chacun voit bien que les Maronites  ne sont plus majoritaires. C'est le début d’une terrible guerre civile, faite d’alliances improbables (et souvent  éphémères) entre les communautés.

Israël d’un côté,  la Syrie des Al-Assad, père et fils, de l’autre, soufflent sur la braise.

Et…les Français  reviennent ! Ils arrivent avec le FINUL (4). Mise en place par les résolutions 425 et 426 des Nations Unies, à l'initiative du général français Jean Cuq, c’est l' « Opération Litani », du 14 au 21 mars 1978. Depuis, la création de l’ONU (24 octobre 1945) qui faisait  suite à la « Société des Nations » d’avant-guerre, les dirigeants occidentaux ont inventé les « soldats de la paix »  chargés de missions d'interposition entre belligérants, à caractère défensif ou de simple observation, généralement sous la bannière de l'ONU ou d'une force internationale.

Au Liban, ceci nous a amené, entre autres, au drame du 23 octobre 1983. Ce jour-là,  deux attentats-suicides frappaient les contingents américain et français de la « Force multinationale de sécurité » de Beyrouth. Ces deux attentats, revendiqués par le « Mouvement de la révolution islamique libre » puis par l' « Organisation du Jihad islamique » ont fait 299  morts  et plusieurs centaines de blessés.

À 6 h du matin, un camion piégé touche le contingent américain. Son explosion  tue 241 soldats  et en blesse une centaine d'autres. Environ deux minutes plus tard, 58 parachutistes français de la force multinationale, (55 paras de la 3ème  compagnie du 1er RCP et 3 paras du 9ème  RCP), trouvent la mort dans un attentat similaire : l'attentat du « Drakkar » entraîne la destruction totale de l'immeuble. 15 autres paras sont blessés. 26 en sortiront indemnes.

              Dans les décombres fumants, le lieutenant Antoine de la Batie prie : « Donnez-moi, mon Dieu, ce qui vous reste. Donnez-moi ce qu'on ne vous demande jamais… ».  Il croit parler fort mais sa voix n'est plus qu'un murmure. Quatre, cinq paras, encore vivants à ses côtés, l'écoutent, crispés sur leur souffrance. Quelques voix reprennent la « prière du para » apprise à Pau. Le lieutenant n'entend plus. Il s'est tu depuis un moment. Son corps sera retrouvé, vers 15h30, intact, un étrange sourire de paix sur le visage, encadré par deux de ses paras, morts eux aussi.

             Depuis 1978, la France est présente au Liban. Elle a perdu plus de 150 hommes là-bas et elle reste l’un des principaux pays contributeurs de la FINUL.

            Ayons une pensée pour les paras du « Drakkar »  et pour tous les autres, tombés pour rien, ou, plus exactement, pour une cause perdue d’avance par un phénomène démographique :

            Les communautés les plus importantes du Liban actuel sont, dans l'ordre, les Musulmans chiites (plus de 30%), les Musulmans sunnites (26%), les Chrétiens maronites (25%), les Druzes (6%), les Grecs-orthodoxes, les Grecs-catholiques…etc. Les Musulmans chiites tendent à devenir le groupe prédominant. Les Chrétiens  sont en voie de marginalisation, puis, peut-être de disparition… comme dans tout le reste du Moyen-Orient. 

                                                                                                                       Eric de Verdelhan




1)- Thomas Edward Lawrence, dit « Lawrence d’Arabie », (1888-1935) officier et écrivain britannique.

2)- Les Libanais n'ont pas organisé d'autre recensement depuis.

3)- Forces Françaises Libres.

4)- Force Intérimaire des Nations Unies au Liban.

AOUT 1944  L'ARMEE DE LATTRE

     15 août 1944 : le débarquement de Provence.  

« La rapidité avec laquelle les divisions s'emparent, non sans de durs combats, de Toulon et de Marseille assure aux forces alliées un avantage excellent immédiat…Après ces opérations, la 1ère  Armée pousse vers le nord au cours de l'automne et de l'hiver et se trouve engagée dans des combats difficiles et continus dans les Vosges; les formations nord-africaines, particulièrement les Tirailleurs et les Goumiers, jouent à nouveau un rôle essentiel dans la montagne, au prix de lourdes pertes… »

                                                                                                                                            (Anthony Clayton(1)).


              Le Français, qui est souvent nul en histoire, en connait cependant quelques dates : Marignan en 1515 ; le 14 juillet (dont il situe l’origine à 1789, la prise de la Bastille, alors qu’on honore la « Fête de la Fédération » un an plus tard) ; le 11 novembre 1918, fin de la grande saignée de 14-18 (2) ; le 8 mai 1945, capitulation de l’Allemagne nazie et fin de la guerre en Europe (3).

Les plus « beaufs » connaissent aussi 1664, naissance de Kronenbourg et le 10 mai 1981, date à laquelle, selon Jack Lang, notre pauvre pays passa « de l’ombre à la lumière » en élisant un homme ombrageux  qui n’avait pourtant rien d’une lumière.  

              Mais presque tous les Français connaissent le 6 juin 1944, début de l’opération « Overlord », nom de code de la bataille de Normandie. La 2ème Division Blindée du général Leclerc est entrée dans l’histoire, et elle le mérite grandement !

Le débarquement en Normandie fait partie du mythe, entretenu depuis 1945, de « la France libérée par elle-même ». C’est la raison pour laquelle on parle si peu de l’autre débarquement, celui de Provence, commencé  le 15 août 1944.  

Le débarquement de Provence - nom de code « Anvil Dragoon » - est une vaste opération menée par les Alliés dans le Sud-est de la France. Appelée à l'origine « Anvil » (enclume en anglais), le nom a été changé en « Dragoon » par Winston Churchill qui était contre ce débarquement. Il déclara y avoir été « contraint » (dragooned en anglais) par les Américains.

Les objectifs de l’opération étaient de libérer Toulon et Marseille, puis de remonter ensuite la vallée du Rhône pour effectuer la jonction avec les forces de l'opération « Overlord » débarquées en Normandie à compter du 6 juin.

              À partir du 15 août 1944, ce sont 260 000 combattants de la 1ère  Armée Française du général de Lattre de Tassigny  qui vont arriver dans le Sud de la France.

Durant la nuit du 14 au 15 août, des commandos français sont débarqués sur les plages :

« Rosie Force » débarque les 67 hommes du Groupe Naval d'Assaut de la marine du capitaine de frégate Seriot sur l'aile Est, à Miramar pour couper la route aux renforts allemands venant de l’Est ; « Romeo Force » débarque le Groupe des Commandos d'Afrique du lt-colonel Georges-Régis Bouvet sur l'aile Ouest, de part et d'autre du cap Nègre…

Le 16 août, à J + 1, débarque « Force Garbo » aux ordres du  général américain Alexander Patch, et composée de la VIIe Armée américaine et de la 1ère Armée française commandée par le « Roi Jean » de Lattre de Tassigny. Les trois quarts de « Force Garbo » étaient sous commandement français avec, presque exclusivement, des unités de l’Armée d’Afrique : 10 % des combattants étaient originaires de la métropole (les « Français libres »), 90 % venaient d'Afrique du Nord dont une écrasante majorité d'anciens soldats de l'armée d'armistice (devenue vichyste). 48 % étaient des «Pieds noirs». Cette armée, c’était « l’Armée Giraud », et, pour certains « l’Armée du Maréchal ».

Elle était constituée par : la   3ème  Division d'Infanterie Algérienne du général de Monsabert ; la 1ère  Division Blindée du général Touzet du Vigier et la 1ère  Division Française Libre du général Diégo Brosset (gaulliste). Dans les jours suivants, ces unités ont été renforcées par : la   9ème  Division d'Infanterie Coloniale du général Magnan ; la 2ème Division d'Infanterie Marocaine du général Dody ; la 4ème  Division Marocaine de Montagne du général Sevez ; la 5ème Division Blindée du général de Vernejoul et les deux groupements de Tabors Marocains du général Guillaume.

              Après le débarquement, la 1ère Armée sera divisée  en deux Corps d'Armée.


                                                                                                                                                                               -2-

              Après de rudes combats, les troupes du général de Lattre volent de victoire en victoire ; en deux semaines la Provence est libérée. Digne et Sisteron sont atteintes le 19 août, Gap le 20 août, Grenoble est prise le 22 août (soit 83 jours avant la date prévue), Toulon le 23 août, Montélimar le 28 août, Marseille le 29 août et Lyon le 3 septembre.

Les Alliés, remontant la vallée du Rhône, rejoindront le 12 septembre, à Nod-sur-Seine, au cœur de la Bourgogne, celles du front de l'Ouest.

              Alors, est-il exagéré de dire que c’est l’Armée d’Afrique qui a libéré la France ?

Certes, comme je l’ai raconté dans un de mes livres(4) elle n’était pas seule, tant s’en faut, mais la vérité historique - ou, tout simplement, l’honnêteté intellectuelle - voudrait qu’on cesse   d’entretenir le mythe, aussi stupide que mensonger, de « la France libérée par elle-même » et du général De Gaulle boutant le teuton hors de France, aidé par les FTP communistes (5).

Le III° Reich a été mis à bas par 360 divisions soviétiques, et sur notre sol, par 90 divisions américaines, 20 divisions britanniques et… l’Armée d’Afrique.

Rappelons, juste pour mémoire, que lors du débarquement en Provence, le général Giraud mobilisa 27 classes de Français d'Algérie.  Du jamais vu, même pendant la Grande Guerre!

176 500 furent réellement incorporés. Ils se sont remarquablement battus et leur taux de pertes au feu fut deux fois supérieur à celui des autres unités alliées ayant participé à la libération du sol national. Et tant pis s’il faut contredire les auteurs du film « Indigènes »(6) mais l'effort demandé aux Musulmans fut moindre: sur 14 730 000 habitants  de l'Algérie, 233 000 furent mobilisés soit 1,58% de la population. La majorité était constituée d'engagés volontaires.

L'effort consenti librement par les Musulmans d'Afrique du Nord  (Algérie, Tunisie ET Maroc) fut 10 fois moins important que celui demandé aux  seuls  « Pieds noirs ».

Pour relativiser les choses, il faut se souvenir que le 6 juin 1944, les « Français libres » qui débarquèrent ce jour-là étaient…170 : les « bérets verts » du commando Kieffer. D’ailleurs, les Alliés n’avaient même pas jugé utile de prévenir De Gaulle de l’imminence du débarquement.

La 2ème Division Blindée du général Leclerc – celle qui est entrée dans l’histoire – n’a débarqué qu’en août 44, presque deux mois plus tard, sur le sol de France. Et, aussi glorieuse soit-elle, ce n’était jamais qu’UNE division.

On peut m’objecter que j’oublie « le poids considérable de la Résistance ». Non, je n’oublie rien et j’ai un respect - profond et total - pour les vrais résistants. Mais la Résistance, d’après l’historien Basil H. Liddell Hart, a représenté l’équivalent de deux divisions ; deux… sur les 500 venues à bout du Nazisme. Il faut se souvenir aussi que lors de la Libération, l’armée a réussi à incorporer - péniblement -  moins de 100 000 résistants alors que, sur les trois départements d’Algérie, le général Giraud avait réussi à mobiliser 300 000 hommes. Ceci se passe de commentaire !

Pourquoi nos manuels d’histoire nous parlent-ils si peu de l’Armée d’Afrique ?

Sans doute pour faire oublier qu’après une guerre gagnée militairement, le 19 mars 1962, la France a lâchement, tragiquement, honteusement, abandonné les «Pieds Noirs» et les Musulmans venus la libérer en 1944…

  

                                                                                                                                    Eric de Verdelhan




1)- « Histoire de l'Armée française en Afrique »  d’Anthony Clayton, (Albin Michel ; 1994).

2)- Mais les combats ont continué – aux Dardanelles entre autres – jusqu’en 1920.

3)- Le japon a capitulé le 2 septembre 1945.

4)- « Hommage à NOTRE Algérie française » (Editions Dualpha ; 2019).

5)- J’ai traité ce sujet dans « Mythes et Légendes du Maquis » (Editions Muller ; 2018).

6)- (Mauvais) film de propagande réalisé par Rachid Bouchareb, en 2006.

HAUBOURDHIN

                                                    Hommage aux héros d’Haubourdin.


« Les 28, 29, 30 et 31 mai 1940, par le sacrifice de ses derniers éléments, il arrêtait, par des combats de rues, à Loos-sous-Lille, la progression allemande jusqu'à ce qu'il fut réduit à quelques officiers et une poignée de tirailleurs privés de munitions. »

                                                 (Citation à l’ordre de l’Armée du 2ème Régiment de Tirailleurs Marocains)

             

              2021 n’étant plus « l’année De Gaulle », nous avons échappé aux propos dithyrambiques  autour de la fameuse bataille de Montcornet. Tant mieux car ceux de l’an dernier étaient indécents !

Certains auteurs parlent même de la « victoire de Montcornet » car on s’ingénie à nous faire croire que le « premier résistant de France » s’était battu héroïquement avant d’aller continuer le combat … derrière les micros de la BBC. Or Montcornet est indéniablement une victoire, mais une victoire… allemande (comme le dit Gudérian dans ses mémoires). Ce fait est attesté par TOUS les historiens, y compris les gaullistes, de gauche comme Jean Lacouture(1) ou de droite comme Henri Amouroux(2).  Essayons donc de résumer - honnêtement -  le combat de Montcornet.

              Lorsque la guerre éclate, Charles De Gaulle, le protégé de Paul Raynaud (après avoir été celui du Maréchal Pétain), est toujours colonel et ambitionne un grand destin, politique ou militaire.

Le 26 janvier 1940, il envoie à 80 personnalités (dont Léon Blum, Paul Reynaud, les généraux Gamelin et Weygand), un mémorandum intitulé « L'avènement de la force mécanique ».

Ce texte, contraire au devoir de réserve d’un officier supérieur, insiste sur la nécessité de constituer de grandes unités blindées plutôt que de disperser les chars au sein d'unités tactiques.

Il ne fait que reprendre à son compte les théories du général Estienne (et du colonel Mayer).

Rappelons que le général Estienne, encouragé par le Maréchal Pétain, proposait la création d'un corps motorisé dès ...1920.

Trois jours avant l'offensive allemande du 10 mai 1940, le colonel De Gaulle, qui fait des pieds et des mains pour obtenir un commandement, se voit  confier la 4ème Division cuirassée.

Dans mon livre « Mythes et Légendes du Maquis » (3), j’écris ceci :   

              « Le 10 mai 1940, le 3ème Reich lance une grande offensive sur les Pays-Bas, la Belgique et la France dans ce qui sera appelée « la bataille de France ». Après la percée de Sedan le 13 mai, les troupes françaises sont en pleine débâcle...Le colonel De Gaulle, désigné, le 26 avril, pour commander, par intérim, la 4ème   Division cuirassée, prend son commandement le 11 mai. Cette unité est en cours de formation (environ 5 000 hommes, 85 chars), elle manque d'appuis aériens, de batteries antichars et antiaériennes, et son armement est incomplet…

Avec sa Division, De Gaulle tente d’exécuter une contre-attaque vers Montcornet, dans l'Aisne, le 17 mai. La mission confiée à De Gaulle, le 15 mai, par le général Doumenc, est de « barrer la route de Paris en établissant un front défensif sur l'Aisne et l'Ailette», afin de permettre à la 6ème   Armée du général Touchon de s'y déployer…Le 17 mai, entre 4 et 5 h du matin, les éléments de la 4ème Division cuirassée se lancent sur Montcornet. Après avoir investi le village, vers midi, les chars français sont pris à partie par des canons antichars et des panzers allemands.

Par manque d'essence (?), de nombreux chars français doivent être abandonnés ou battre en retraite ; d'autres s'embourbent dans les marécages(4)…Vers 16 h, De Gaulle ordonne une nouvelle offensive contre Montcornet mais sans succès : les équipages de chars, sans aucune carte détaillée du secteur, sont attaqués par les canons ennemis. Le commandant Bescond, qui a dirigé l'assaut est tué.

L'intervention de la Luftwaffe, vers 18h30, sonne le glas de l'offensive et force la 4ème  Division cuirassée à se replier. Les pertes du côté français sont de 14 tués, 9 disparus et 6 blessés ; 23 chars français (sur les 85 engagés) sont mis hors de combat lors de la bataille… »

Commentant le comportement de Charles De Gaulle au feu, l'historien Henri de Wailly(5) juge que, « loin d'avoir été particulièrement brillant, il a montré dans la bataille  les mêmes faiblesses et les mêmes incompétences  que les autres dirigeants militaires. »



                                                                                                                                                                -2-

A la suite de Montcornet, De Gaulle écrit une longue lettre à Paul Reynaud, président du Conseil (6), dans laquelle il sollicite, soit le ministère de la Guerre, soit le commandement en chef de toute la force blindée française. Rappelons que De Gaulle, simple colonel, a été nommé « général de Brigade à titre temporaire ». Le 6 juin, il est convoqué par Paul Reynaud  qui lui octroie un hochet : le poste de sous-secrétaire d'État à la Guerre. Il est chargé de coordonner l'action avec le Royaume-Uni pour la poursuite du combat, ce qui explique sa présence à Londres un peu plus tard.

Si le président  Macron tenait à honorer une victoire française durant cette époque tragique, il pouvait le faire avec la bataille de Narvik, en Norvège, du 9 mai au 8 juin 1940, puisqu’il s’agit de la seule victoire militaire des forces alliées durant l’offensive  de mai-juin 1940.

 Le Corps Expéditionnaire Franco-Polonais, créé le 15 avril 1940, et commandé par le général Béthouart  comprenait  la 27ème  Demi-Brigade de Chasseurs Alpins ; la 13ème  Demi-Brigade de Légion Etrangère sous les ordres du lieutenant-colonel Magrin-Vernerey (le futur général Monclar) ; et la Brigade autonome de Chasseurs de Podhale, formée le 9 février 1940 à Coëtquidan: une unité de l’Armée polonaise de l'Ouest.  Cette victoire fut de courte durée car les Alliés durent rapidement se retirer. 250 soldats français ont été tués à Narvik.

Mais si le président tenait absolument à célébrer une défaite plus qu’honorable, sur le sol national, pendant la « bataille de France », que n’est-il allé à Haubourdin, dans la banlieue de Lille.

L’histoire officielle ne parle jamais les soldats  d’Haubourdin, sacrifiés pour permettre le réembarquement anglais  à Dunkerque : il s’agissait de « poches de résistance » qui regroupaient 40 000 soldats (30 bataillons, 12 groupes d'artillerie, et 5 groupes de reconnaissance).

Cette histoire, je l’ai découverte presque par hasard, grâce à deux amis intimes, décédés l’un et l’autre il y a 30 ans, et qui étaient  anciens combattants d’Haubourdin. Le colonel Paul Nageotte, le patron de mon père au 35°RALP(7), était capitaine-artilleur à l’époque. Mon ami Jean Briard avait été incorporé comme simple canonnier de 2ème classe. Il est parti faire la guerre avec un étui-jambon de révolver…vide, et sans brodequins car l’intendance n’en avait pas à sa taille. Au début de la bataille, on l’a doté d’un mousqueton et de…5 cartouches, ça laisse pantois !

Mes deux amis ne se connaissaient pas.  J’ai organisé une rencontre autour d’un déjeuner chez moi en 1985, et je les ai écoutés égrener leurs souvenirs, modestement, sans gloriole et sans forfanterie, parfois même en riant comme des bossus. Ils avaient pourtant vécu l’enfer !  

Le 28 mai 1940, après la capture du général allemand  Kühne, porteur des plans d'attaque, (qui prévoyaient que trois « Panzer Divisionnen » attaqueraient de front français), le général Molinié, qui commandait nos troupes, et ses officiers, organisèrent une tentative de sortie.

Elle se solda par un carnage ! Le capitaine Philippe de Hauteclocque - le futur général Leclerc - réussira à traverser les lignes allemandes à cheval et à rejoindre, le 4 juin, les positions françaises sur le canal Crozat.  Avec des centaines de morts et de blessés (civils et militaires), et leurs munitions épuisées, les « poches de résistance » françaises  cessèrent le combat, les unes après les autres, dans la journée du 31 mai. Le général Molinié et son adjoint, le colonel Aizier, négociaient alors, jusqu'à minuit, une reddition « dans l'honneur » pour les défenseurs de Lille et de ses faubourgs.

Le 31 mai au soir, le lieutenant-colonel Dutrey, commandant le 40° RANA(8) disait au général Dame, qui commandait sa division «  Je ne rendrai pas moi-même mes canons intacts à l’ennemi ».Le 1er juin, à 6h30, il se tirait une balle dans la tête. Il sera le dernier mort de la bataille.

Le samedi 1er juin, sur la Grand-Place de Lille, les troupes françaises défilaient en armes devant les Allemands. Sur les six divisions encerclées à Lille, trois étaient des unités  nord-africaines.

Les Allemands leur accordèrent les honneurs de la guerre (il faut remonter à la reddition du fort de Vaux en 1916 pour trouver un précédent). Le 2 juin, Adolf Hitler, furieux, reprocha au général Waeger d'avoir marqué une pause dans sa progression vers Dunkerque et d'avoir rendu les honneurs militaires aux Français. Il fut limogé sur le champ !

Churchill, dans ses mémoires, estime que les défenseurs de Lille ont donné cinq jours de répit à « l'opération Dynamo » et ont permis, ainsi, de sauver des milliers de soldats britanniques.  

Au prix de …1800 morts  qui sont, comme tant d’autres, des oubliés de l’histoire.


                                                                                                                                                               -3-

Il me semble que les 1800 morts d’Haubourdin sont sans commune mesure avec les …14 tués de Montcornet. Mais, après tout, ceci n’engage que moi !  

Dans notre pays entré en repentance et qui a honte de son histoire (que d’aucuns voudraient déconstruire) - histoire qu’il connaît si mal ! - j’invite ceux qui veulent rendre hommage aux Français tombés durant l’offensive de juin 1940 (85 310 morts en six semaines) à lire l’œuvre monumentale - 5 tomes de 500 pages chacun - de l’historien Roger Bruge, publiée sous le titre : « Les combattants du 18 juin ». Ils y découvriront des combats terriblement meurtriers et souvent héroïques(9). Roger Bruge, avec lequel j'ai collaboré jadis, lorsqu'il écrivait « les hommes de Diên-Biên-Phu », a consacré 23 ans de sa vie à raconter la « campagne de France ».  En préambule de son récit, il écrit ceci :

« De l'offensive lancée le 9 juin...à la bataille de Toul le 20 juin, nous allons suivre la percée de Guderian en Champagne, les combats livrés pour lui barrer la route, puis, le front étant crevé, la retraite, la terrible retraite, pendant laquelle le soldat français, souffrant de la faim, se bat le jour et marche la nuit, ployant de plus en plus sous le poids de la fatigue et du manque de sommeil...Le lundi 17 juin, les forces blindées de Guderian atteignent la frontière suisse, enfermant du même coup la moitié de l'armée française. C'est sans doute le plus grand encerclement réalisé pendant la 2ème  Guerre Mondiale, les « poches » de l'armée rouge, en 1941, ne dépassant pas 400 000 hommes à Briansk...230 000 à Stalingrad… ».

C’est dans l’un des tomes de Roger Bruge que j’ai découvert, tout à fait par hasard, l’histoire d’un jeune sous-lieutenant du 20° RANA qui, le 20 juin, a évité de justesse l’encerclement. Avec les restes de sa Division, il s’est réfugié sur la colline de Sion-Vaudémont, « La colline inspirée » de Maurice Barrès. La colline est encerclée par les Allemands et le 22, il est capturé avec ses hommes.

Il a eu le temps de saboter ses canons et de faire détruire les armes individuelles. A court de munitions, les troupes cantonnées sur la colline déposent les armes sans drapeau blanc.

Une estafette allemande est venue leur dire que l'armistice est signé et que la guerre est finie. Le jeune sous-lieutenant s’indigne auprès des Allemands qu’on sépare les cadres européens de leurs soldats nord-africains.  Il s'est battu avec eux, quasiment sans discontinuer, du 10 mai au 22 juin 1940. Il a gagné sa première citation comportant l'attribution de la Croix de Guerre, sa première médaille!  Diên-Biên-Phu et l’Algérie vont se charger de lui en faire glaner d'autres...

Ce sous-lieutenant s’appelait Joseph de Verdelhan; c’était mon père.

                                                                                                                                  Eric de Verdelhan



               

1)- « De Gaulle », de Jean Lacouture ; Le Seuil ; 1965 ; nouvelle édition en 1971.

2)- « Le 18 juin 1940 », d’Henri Amouroux ; Fayard ; 1964.

3)- « Mythes et Légendes du Maquis » Editions Muller ; 2019.

4)- Le responsable de cette offensive avait oublié l’approvisionnement en essence des chars et la topographie marécageuse du terrain.

5)- « De Gaulle sous le casque (Abbeville 1940) » d’Henri de Wailly ; Edition Perrin ; 1990.

6)- Max Gallo a décrit un De Gaulle ne reculant devant aucune flagornerie pour arriver à ses fins. Il a écrit des lettres sirupeuses à Pétain. Et, de 1936 à 1940, il écrira plus de 60 lettres  à Paul Reynaud  à qui il propose ses services. Il y manie la flatterie avec un certain talent.

7)- 35° Régiment d’Artillerie Légère Parachutiste, en garnison à Tarbes, où mon père a servi comme capitaine puis commandant. Le régiment s’appelle aujourd’hui 35° RAP.

8)- 40° Régiment d’Artillerie Nord-Africaine.

9)- « Les Combattants du 18 juin » de Roger Bruge. Tome 1 « Le Sang versé » ; Fayard ; 1982. Tome 2 « Les derniers feux » ; Fayard ; 1985. Tome 3  « L'armée broyée » ; Fayard ; 1987. Tome 4 « Le cessez-le-feu » ; Fayard ; 1988. Tome 5 « La fin des généraux » ; Fayard ; 1989.

Pour en savoir plus sur notre travail, veuillez contacter notre équipe dès aujourd'hui.

BATAILLON DE CORÉE

                                                    La bataille du col de Mang Yang .

                             (Également connue sous l’appellation de  bataille de An Khê ou de Dak Po)

« Messieurs, vous êtes désormais prisonniers de votre gloire. »

                                              (« Lieutenant-colonel » Monclar, après la bataille de Chipyong-Ni)


Dans l’histoire de nos armes, il est des défaites cuisantes qu’on magnifie, à juste titre, comme des victoires : Camerone pour la Légion Etrangère, Bazeilles pour les Marsouins et Bigors ;  Diên-Biên-Phu pour les Paras et la Légion (1). Et puis il y a des défaites dont on ne parle pas, sans doute pour ne pas juger trop sévèrement les brillants  « stratèges » à l’origine de ces hécatombes sanglantes.

Pour les gens peu au fait de notre histoire coloniale, la guerre d’Indochine s’est achevée par la défaite de Diên-Biên-Phu dont la garnison héroïque a été sacrifiée pour permettre la signature des « Accords de Genève »(2). En réalité, c’est la destruction du Groupement Mobile 100, en juillet 1954 qui est la dernière grande bataille de notre guerre d'Indochine. Le 24 juillet 1954, un cessez-le-feu marquait la fin des hostilités avec la signature des « Accords de Genève ».

L'armistice entrait en vigueur le 1er août, mettant fin à l'Indochine française et ouvrant la voie à la partition du Vietnam, le long du 17ème parallèle. (Mais les dernières troupes françaises ne quitteront le Sud-Vietnam qu’en avril 1956, à la demande du président Diêm.)

Le G.M. 100 comptait dans ses rangs les 1er et 2ème Bataillons de Corée, héritiers du glorieux « Bataillon de Corée » créé en 1950. Disons un mot de cette unité atypique :  

              Le 25 août 1950, le gouvernement de René Pléven, sous la présidence de Vincent Auriol, décrétait la formation d'un bataillon d’engagés-volontaires issus de divers régiments métropolitains, d'outre-mer et de réserves. Le bataillon est formé au camp d’Auvours (72), actuelle garnison du 2ème RIMa, en septembre 1950. Le bataillon embarque à Marseille  le 25 octobre et débarque à Fusan (Pusan) le 29 novembre 1950 pour être intégré à une Division américaine.

              Son premier Chef de Corps est un personnage de légende. Il s’appelle Raoul Charles Magrin-Vernerey, mais il est entré dans l’histoire sous le pseudonyme de Ralph Monclar. Héros de Narvik, ancien patron de la 13ème DBLE(3) il est, à l’époque, général de Corps d’Armée (4 étoiles) et l’officier général le plus décoré de France : Grand-croix de la Légion d'Honneur, médaille militaire, 7 fois blessé, 20 citations dont 15 à l'ordre de l'Armée ; et près de 10 citations étrangères : la Silver star, la Croix du mérite britannique, la Croix de guerre norvégienne…etc…

              A 58 ans, Monclar pourrait se reposer sur des lauriers durement gagnés mais il s’ennuie et postule pour prendre le commandement  du « Bataillon de Corée ». L’état-major lui objecte que les USA veulent un bataillon français avec, à sa tête, un lieutenant-colonel. Qu’à cela ne tienne, ce chef charismatique demande à être rétrogradé au grade de lieutenant-colonel et part se battre en Corée.

              Le « Bataillon de Corée » ne ressemble à aucune unité classique : il incorpore des engagés- volontaires de tous horizons. Certains ont été FFI, d’autres ont combattu dans les Forces Françaises Libres, d’autres ont été frappés d’ « indignité nationale » à la Libération, d’autres enfin n’ont jamais connu le feu et rêvent d’aventure, ou s’engagent tout simplement « pour la  gamelle ». 

Les 1017 hommes du bataillon sont organisés en : une compagnie de commandement, trois compagnies de combat et une de blindés. Ces compagnies sont constituées de profils différents : la première accueille principalement des vétérans des troupes coloniales, la deuxième des anciens de l’infanterie  « métro » et la troisième, la plus turbulente, des parachutistes et d’anciens légionnaires. Des artilleurs et des spécialistes forment la compagnie de commandement.

La composition disparate des compagnies sera un motif de compétition entre elles. Par esprit de corps, leurs soldats vont se dépasser. Le « Bataillon de Corée » sera de tous les combats jusqu'à la fin des hostilités. De son baptême du feu à Wonju aux terribles batailles de Twin Tunnels, Chipyong-Ni et Crèvecœur (Battle of Heartbreak Ridge), le bataillon a perdu au combat 287 tués, 1350 blessés (dont certains  plusieurs fois), 12 prisonniers de guerre et 7 portés disparus.

Au total, 3421  soldats français ont servi dans ses rangs.

                                                                                                                                                                 -2-

Le 23 juillet 1953, l'armistice est signé à Panmunjon. Le 23 octobre 1953, le bataillon français quitte les forces de l'ONU et embarque à Incheon pour l'Indochine.

Durant  la guerre de Corée, il aura enrôlé quelques personnages dont on parlera ensuite :

- Joël le Tac, parachutiste des Forces Françaises Libres, il participe à des opérations en France occupée et aide à la création de réseaux de Résistance. Arrêté en 1942, il est déporté en Allemagne. Après guerre, il est journaliste puis député gaulliste de 1958 à 1981.

- Robert-André Vivien. Lui aussi ancien des FFL. Gaulliste historique, durant 48 ans de vie politique. Il a été député du Val de Marne jusqu’à sa mort en 1995.

- Alfred Sirven, qui interrompt ses études pour s’engager fin 1944 dans les FFI. En juin 1951, il devient soldat du « Bataillon de Corée ». Le 24 avril 1952, alors qu’il est en permission, il attaque une banque à Tōkyō et devient alors le premier auteur d'un hold-up de l'histoire du Japon. Un tribunal militaire le condamne à un an de prison. Il est rapatrié en 1954. Il entre ensuite chez Mobil Oil et s’initie à la Franc-maçonnerie. En 1982, il est recruté par le PDG de Rhône-Poulenc, Loïk Le Floch-Prigent, lui aussi franc-maçon. En 1989, il le rejoint à ELF Aquitaine.  Ils feront parler d’eux en 1994 avec « l’affaire ELF », puis, plus tard, avec « l’affaire des frégates de Taïwan ».

- Citons aussi le lieutenant Jean Pierre Osty, un Cévenol connu sous son nom de plume : Jean Lartéguy, écrivain et journaliste. Ces romans « Les Centurions » et « Les Prétoriens »  sont sans doute (un peu)  à l’origine de ma volonté de servir chez les paras.  

Après ce préambule, revenons aux dernières batailles de notre guerre d’Indochine :

Le 24 juin 1954, soucieux d'éviter une nouvelle catastrophe comme Diên-Biên-Phu, l'état-major du Corps Expéditionnaire français ordonne au G.M. 100 d'abandonner sa position de défense à An Khê, dans les montagnes centrales, et de revenir à Pleiku, à quelque 50 km à l'ouest, via la RC 19 (Route coloniale 19). L’intention est louable : Diên-Biên-Phu a cessé le combat le 7 mai, mais l’état-major semble avoir complètement oublié Cao-Bang, le désastre de la RC 4, en septembre-octobre 1950. L’anéantissement des colonnes Le Page et Charton nous a coûté 7 bons bataillons et la perte d’environ 5000 hommes (tués, blessés et prisonniers) ainsi que la totalité de leur matériel (4).

En juin 1954, les Services de Renseignement français font état de la présence de plusieurs régiments vietminh (le 803, le 810, le 120 et le 96), ce qui représente plus de 15 000 combattants appuyés par 25 000 porteurs divers et brancardiers, sur le parcours de la RC 19.

              Ainsi commence l’ « Opération Eglantine » : à 14h15, la colonne tombe dans une embuscade du Vietminh (803ème régiment), et subit de lourdes pertes. L'énorme embuscade est montée sur trois kilomètres, entre les kilomètres 12 et 15. Les survivants du G.M.100 réussissent à s'échapper.

Ils sont rejoints par le G.M.42 et doivent encore parcourir plus de 30 kilomètres en territoire entièrement contrôlé par l'ennemi.

Les 28 et 29 juin, ils tombent dans une autre embuscade du 108ème  régiment vietminh à Dak Ya-Ayun. Les rares survivants atteignent finalement Pleiku le lendemain.

En cinq jours de combats, le G.M.100 a perdu 85 % de ses véhicules, 100 % de son artillerie, 68 % de ses équipements de transmission et de 50 % de ses armes légères.

La compagnie d'état-major n'a plus que 84 hommes sur 222. Le 43ème colonial, le 1er  et le 2ème  Bataillon de Corée, qui comptaient environ 834 hommes chacun, n'ont plus que 452, 497, et 345 hommes. Le 2ème Groupe du 10ème régiment d'artillerie coloniale, qui a été réduit à combattre comme compagnie d'infanterie, après la perte de tous ses canons, ne compte plus que 215 hommes sur les 475 d'origine. C’est une hécatombe !

              A la mi-juillet, le reste du 1er Bataillon de Corée est engagé dans l’ « Opération Myosotis ». A l’état-major, on aime décidément les noms de fleurs, ça sonne bien et c’est bucolique !

Mais « Opération Chrysanthème » aurait été de circonstance devant un tel gâchis humain !

              Le Bataillon est chargé d’ouvrir  la RC 14 (Route coloniale 14) entre Pleiku et Buôn Ma Thuột qui se trouve à plus de 96 kilomètres au sud. Le 17 juillet, la colonne tombe dans une embuscade au col de Chu Dreh, embuscade  tendue par le 96ème  régiment vietminh.

Lorsque les survivants arrivent enfin à Ban Me Thuot, le lendemain, il ne reste plus que 107 hommes sur 452 (dont 53 blessés). Et 47 véhicules supplémentaires ont été perdus.

                                                                                                                                                               -3-

Tous ces combattants héroïques sont tombés, pour rien, quelques jours avant le cessez-le-feu établi par les « Accords de Genève » signés par le gouvernement Mendès-France.

Les « Accords de Genève » reconnaissaient l'indépendance du Laos, du Cambodge et le partage temporaire du Viêtnam en deux zones: l'Armée du Vietminh au nord du 17ème parallèle, et le Corps Expéditionnaire Français en Extrême-Orient au sud.  On connaît la suite de l’histoire…

En ce mois de juillet, ayons une pensée pour les morts du G.M. 100, mais aussi pour tous les soldats français, Légionnaires, supplétifs, tombés à 10 000 km de la mère-patrie.

Le bilan officiel de notre guerre d'Indochine - de 1946 à 1954 - se chiffre à 92 000 morts (20 000 soldats français, 11 000 Légionnaires, 15 000 Africains et 46 000 Indochinois) ; 1 900 officiers français, dont deux généraux, ont trouvé la mort en Indochine. Il faut ajouter à ces chiffres le nombre de prisonniers morts durant leur captivité, qui reste inconnu.

Le mot de la fin revient au général Gras, à propos de Diên-Biên-Phu : « Il n'y a pas de places fortes imprenables lorsqu'on renonce à les secourir. Le camp retranché a fini par tomber, comme sont tombées, au cours de l'histoire, toutes les forteresses assiégées abandonnées à leur sort »


                                                                                                                            Eric de Verdelhan.    










1)- Et aussi les 40 bataillons - toutes armes confondues - présents sur place.

2)- L’effectif des troupes engagées à Biên-Biên-Phu représentait moins d’un cinquième des troupes françaises présentes en Indochine. J’ai détaillé ces chiffres dans mon livre « Au capitaine de Diên-Biên-Phu » (SRE-éditions ; 2011).

3)- La 13ème Demi-Brigade de Légion Etrangère est basée actuellement au Larzac.

4)- L’effectif initial était de 5962 combattants.  L'estimation des pertes est de 4 128 combattants, soit 70%, (soit 62% pour Lepage et 87% pour Charton). Les unités n'ont toutefois pas été anéanties stricto censu, car près de 3 000 soldats ont été faits prisonniers, soit 50% de l'effectif initial. Les rescapés, revenus à pied à Lang Son, sont au nombre de 1 836, soit 30%. Si l'on adjoint les 1 000 prisonniers libérés entre 1950 et 1954, dont certains très grièvement blessés, on obtient un taux de retour de 47% de l'effectif initial.

5)- « Histoire de la guerre d'Indochine », du général Yves Gras ; Éditions Denoël ; 1992.

DIÊN-BIÊN-PHU : NOTRE DERNIER BAROUD D'HONNEUR

PAR ERIC DE VERDELHAN

     

« Nous pouvons désormais agir sur un terrain propre, sans la moindre tache de colonialisme. Diên-Biên-Phu a été un bienfait caché … »

                                         (Foster Dulles, porte-parole du gouvernement des USA en novembre 1954).

« Diên-Biên-Phu …les parachutistes y ont eu la part du lion …On a même vu 800 volontaires effectuer leur premier saut, non pour redresser une situation désormais sans espoir mais pour maintenir jusqu’au bout, le plus haut possible, quelque chose qui ressemblait à l’honneur ...

De la grande claque de leur parachute, ouvert pour la première et souvent la dernière fois, ils ont giflé un système qui, pendant neuf ans, avait montré son impuissance ... »

(Extrait de l’allocution prononcée au mémorial des guerres en Indochine, le 1er novembre 1995, par le général Chazarain, président de l’Union Nationale des Parachutistes.)


Tous les 30 avril, la Légion Etrangère fête le combat de Camerone (30 avril 1863).

Tous les 1er septembre, les « Coloniaux » - Marsouins et Bigors - honorent leurs morts de la bataille de Bazeilles (31 août-1er septembre 1870). Il s’agit pourtant de deux défaites de nos armes, mais elles résonnent dans nos cœurs comme des victoires tant elles magnifient le patriotisme, le don de soi, le courage, le sens du devoir et de l’Honneur, avec un grand « H ».

Et chaque 7 mai, j’ai une pensée pour un village thaï situé dans une « sinistre cuvette » du haut-Tonkin qui, du 13 mars au 7 mai 1954, a vu une garnison française se battre héroïquement - à un contre dix, puis à un contre vingt - contre les troupes communistes du Vietminh.

Diên-Biên-Phu, cette bataille que je considère comme le Camerone des Parachutistes (même si je n’oublie pas tous les autres : cavaliers, artilleurs, tirailleurs algériens, légionnaires, aviateurs, pilotes de l’Aéronavale, supplétifs indigènes…etc…), je lui ai consacré un livre(1) en hommage à mon père, capitaine au GAP 2 (2) du colonel Langlais, patron des paras durant la bataille.

Au début de ce livre, j’écris ceci : « De 1946 à 1954, notre corps expéditionnaire d'Indochine a mené des combats héroïques avec des moyens limités: une guerre de pauvres. Nos paras, en treillis dépareillés, avec un armement souvent disparate et vétuste, « félins et manœuvriers » comme l'exigeait Bigeard, se sont remarquablement battus… Ce conflit, achevé avec la défaite de Diên-Biên-Phu, nous a coûté presque 60 000 tués, trois fois plus que la guerre d’Algérie. Or, en dehors de trop rares auteurs, personne en France n'ose évoquer cette belle page de notre histoire. Nous ne devrions pourtant en ressentir aucune « repentance » mais une fierté ô combien légitime ! Le « Roi Jean » de Lattre de Tassigny n’a-t-il pas dit, au sujet de cette guerre, qu'elle était:

               « Notre combat le plus juste depuis les croisades » ?... »

Un à un, les anciens d’Indochine, les survivants de l’enfer, quittent la scène, discrètement, sans bruit et sans laisser de trace dans les manuels d’histoire. De leur vivant ils étaient peu loquaces sur Diên-Biên-Phu. Trop de morts, trop de sang, trop de souffrance. Leur mémoire, volontairement sélective, n’a voulu conserver que les bons moments de leur carrière. Les mauvais resurgissent aussi, parfois, les soirs de cafard, quand un camarade disparaît …

La guerre d’Indochine a tué sept promotions de Saint-Cyriens(3). La génération de mon père a commencé la guerre - que l’on disait « drôle » à l’époque - en 1939. Elle a déposé les armes en 1962, après les accords d’Evian et l’indépendance de l’Algérie. Ces hommes ont été marqués par la mort, ils ont « flirté » avec elle. La camarde en a pris beaucoup, elle en a épargné d’autres qu’elle a laissé « K.O. debout », sans doute pour qu’ils témoignent, mais finalement, très peu ont accepté de témoigner. Par modestie, par pudeur, par respect pour leurs morts, ils ont préféré se taire.

Les soldats de Diên-Biên-Phu - officiers, sous-officiers et  hommes du rang - ont choisi, délibérément pour la plupart, d’être des oubliés de l’histoire.

La sortie du film « Diên-Biên-Phu » de Pierre Schoendoerffer a suscité chez eux des réactions étranges: indifférence, mécontentement, irritation, indignation parfois.

Schoendoerffer, qui a vécu la bataille comme cinéaste aux armées, a cru utile de témoigner.

Et, malgré les critiques, je crois qu’il a eu raison. Les Américains ont produit « Apocalypse Now », « Platoon » et quelques autres films à la gloire de la puissante Amérique(4), pour raconter, magnifier, enjoliver, une guerre perdue malgré des moyens matériels et logistiques énormes.

En « Indo » - notre Vietnam à nous - la France a mené une guerre de gueux pour une cause juste. C’est une bonne chose qu’on en parle … qu’on en parle enfin !

Le bilan de la bataille de Diên-Biên-Phu est édifiant : du côté français (hors supplétifs), nous avons perdu 7184 hommes (4436 blessés). Parmi ces pertes : 214 officiers et 840 sous-officiers.

Le général Giap, qui a tendance à minorer les pertes de son « armée populaire » déclarait à Jules Roy que nos troupes lui avaient infligé 30 000 morts. La réalité doit être du double !

A Diên-Biên-Phu, durant les 56 jours de combat, la densité d’obus au mètre carré a été deux fois supérieure à celle des pires heures de la bataille de Verdun, et il n’y avait pas de « voie sacrée »  pour envoyer des renforts ou évacuer les blessés.

Le 7 mai 1954, faute de munitions, la garnison de Diên-Biên-Phu déposait les armes, sans se rendre, sans drapeau blanc. Le lieutenant Jacques Allaire, du 6ème BPC (5), exigea même une note écrite de Bigeard avant d’accepter de déposer les armes.

Ensuite, les prisonniers de Diên-Biên-Phu allaient connaître l’enfer : une longue marche de plus de 700 kilomètres vers les camps-mouroirs viets.

11 721 hommes ont été capturés à Diên-Biên-Phu. Quelques mois plus tard, le Vietminh en rendait… 3290 dont beaucoup à l’état de cadavre. Mon père est rentré de captivité pesant… 39 kilos.

8431 soldats français sont morts en captivité (durant la longue marche ou dans les camps).

C’est, toutes proportions gardées, un taux de mortalité très supérieur à celui des camps de concentration nazis. A leur retour en France, nos soldats n’ont eu droit qu’aux insultes du quotidien communiste « l’Humanité » et à l’indifférence voire le mépris des civils.

Pas de « cellules de soutien psychologique », pas d’articles dans la presse pour vanter leur courage, pas (ou peu) de reconnaissance d’une nation qui voulait oublier l’Indochine.  

Pourquoi n’en parle-t-on jamais aux enfants des écoles?

Pourquoi n’apprend-t-on pas aux petits Français, qu’en 1954, dans un coin perdu d’Extrême-Orient, à 10 000 kilomètres de la mère-Patrie, quelques braves livrèrent un dernier combat héroïque, un baroud d’Honneur, pour la défense de nos valeurs, contre la barbarie communiste.

Contraints d’abandonner leurs supplétifs et leurs familles en quittant l’Indochine, beaucoup d’entre eux franchiront le Rubicon, le 21 avril 1961, pour ne pas livrer les populations musulmanes amies au FLN et tenter de sauver l’Algérie française. Mais ceci est une autre histoire : une belle histoire qu’il faudrait enseigner à nos enfants, honnêtement, loyalement, sans passions partisanes, pour qu’ils arrêtent cette culpabilisation idiote et injuste qu’on appelle « repentance » et qu’ils soient fiers du passé de leur pays.


 1)- « Au capitaine de Diên-Biên-Phu » publié en 2011 ; SRE-éditions (ou sur Amazon).

2)- Groupement Aéro-Porté N°2.

3)- 2005 officiers, pour être précis, ont perdu la vie en Indochine.

4)- Et ne parlons pas des pseudos exploits ridicules de « Rambo 1, 2 , 3 … »

5)- 6ème Bataillon de Parachutistes Coloniaux, le fameux  « Bataillon-Bigeard ».

CAMERONE et ses heros

PAR ERIC DE VERDELHAN

« Qui sait si l'inconnu qui dort sous l'arche immense,

Mêlant sa gloire épique aux orgueils du passé,

N'est pas cet étranger devenu fils de France,

Non par le sang reçu mais par le sang versé. »

                              (Quatrain tiré du poème « le volontaire étranger » de Pascal Bonetti, 1920)


« Ils furent ici moins de soixante opposés à toute une armée. Sa masse les écrasa.

La vie plutôt que le courage abandonna ces soldats français »

                             (Inscription figurant sur le monument  de Camarón de Tejeda, au Mexique)


Pour la Légion Etrangère, où qu’elle se trouve, dans ses casernements ou en opération, le 30 avril  est un jour sacré: la commémoration de Camerone, le 30 avril 1863. Même en pleine bataille de Diên-Biên-Phu, à quelques jours à peine de déposer les armes, la Légion a fêté Camerone.

Camerone,  c’est ce combat  épique qui opposa une compagnie de la Légion Etrangère aux troupes mexicaines durant la calamiteuse expédition française du Mexique (1).

Une soixantaine de Légionnaires, assiégés dans un des bâtiments d'une hacienda de Camarón de Tejeda, résistèrent toute une journée à l'assaut de 2 000 fantassins et cavaliers mexicains.

À la fin d’une longue et éprouvante journée de combat, les six survivants encore en état de combattre, à court de munitions, chargèrent baïonnette au canon.

Un officier mexicain - d'origine française - somme alors les survivants de se rendre. Le caporal Maine répond : « Nous nous rendrons si vous nous faites la promesse la plus formelle de relever et de soigner notre sous-lieutenant et tous nos camarades atteints, comme lui, de blessures ; si vous nous promettez de nous laisser notre fourniment et nos armes. Enfin, nous nous rendrons, si vous vous engagez à dire à qui voudra l'entendre que, jusqu'au bout, nous avons fait notre devoir. »

« On ne refuse rien à des hommes comme vous », lui répond l'officier mexicain.

Les rescapés sont présentés au colonel Milan, qui s'écrie : « ¡Pero estos no son hombres, son demonios! » (« Mais ce ne sont pas des hommes, ce sont des démons »).

Chaque 30 avril, partout où se trouve la Légion et dans les amicales d’anciens Légionnaires, on lit le « récit de Camerone ». Un texte claire, concis, rédigé avec des mots simples pour que les Légionnaires, issus de 180 nationalités différentes et maitrisant souvent mal le Français, puissent le comprendre : « L’armée française assiégeait Puebla. La Légion avait pour mission d’assurer, sur cent vingt kilomètres, la circulation et la sécurité des convois. Le colonel Jeanningros, qui commandait, apprend, le 29 avril 1863, qu’un gros convoi emportant trois millions en numéraire, du matériel de siège et des munitions était en route pour Puebla. Le capitaine Danjou, son adjudant-major, le décide à envoyer au-devant du convoi, une compagnie… etc…»

Le 1er mai 1853 - soit presque dix ans jour pour jour avant Camerone -  le sous-lieutenant Jean Danjou, au cours d'une expédition en Algérie, perdait  la main gauche à la suite de l’explosion de son fusil. Il la remplacera par une prothèse articulée en bois, dont il se servira comme d’une vraie main. Il sera lieutenant le 23 décembre 1853, puis capitaine le 9 juin 1855 à titre exceptionnel au siège de Sébastopol et, enfin, capitaine adjudant-major le 18 septembre 1855. Le 16 avril 1856, il est fait  Chevalier de la Légion d’Honneur.

A Camerone, le capitaine Danjou jure de ne jamais se rendre et demande à ses hommes de faire de même, ce qu’ils font. Il meurt frappé d’une balle en pleine poitrine.  

En 1865, la main articulée du capitaine Danjou est rapportée à Sidi-Bel-Abbès, berceau de la Légion Etrangère. Depuis, cette relique est conservée à Aubagne(2), dans la crypte du Musée de la Légion. Tous les ans, lors de la cérémonie de Camerone, la main du capitaine Danjou est portée sur la « voie sacrée », jusqu’au monument à la gloire de la Légion Etrangère (3), par un Légionnaire – officier, sous-officier ou homme du rang – choisi par ses pairs.

                                                                                                                                                                  -2-

Le 30 avril 1961, la main du capitaine Danjou n’a pas été présentée aux Légionnaires : ce jour-là  était  un jour de deuil : celui de la dissolution du 1er REP(4), régiment fer-de-lance du putsch d’Alger les 21-22 et 23 avril précédents. Un régiment qui avait choisi « les voies de l’honneur ».

Ce combat de Camerone, défaite contre un ennemi mieux armé (5), à un contre trente, est entré dans l’histoire - comme Bazeilles pour les « Marsouins »  ou Diên-Biên-Phu pour les paras et (encore !) la Légion - parce qu’il symbolise l’acte gratuit, le courage, la volonté, l’honneur et la fidélité à la parole donnée. « Honneur et Fidélité » : c’est la devise de la Légion Etrangère !

Rendons également hommage au caporal Louis-Philippe Maine, ce héros qui, avec une poignée de survivants, imposa ses conditions de reddition aux troupes mexicaines.

Louis-Philippe nait à Mussidan, en Dordogne, le 4 septembre 1830, au foyer de Joseph Ména dit « Maine », bottier de profession et de Thérèse Félix, française née en Espagne.

On ne sait pas grand-chose de l’enfance de Louis-Philippe Maine, sinon qu’il rêve d’aventure. Le 21 décembre 1850, il s'engage pour deux ans au 1er  Régiment de Zouaves à Alger. Mais l’Algérie qu’il va connaître est trop calme pour lui. L'émir Abdelkader a fait sa reddition au duc d'Aumale en 1847. Cette phase de la conquête se termine par l'annexion de l'Algérie à la République française, via la création des  trois  départements français d'Algérie en décembre 1848. En 1850, l’armée se charge surtout de veiller à la bonne intégration des révolutionnaires de 1848, déportés en Algérie et dont on fait, contre leur gré, des paysans et des laboureurs.

A la fin de son contrat, déçu, Louis-Philippe rentre à Mussidan où il reprend le métier de bottier de son père. Mais l’aventure le démange.  Le 25 avril 1854, il s'engage à nouveau au 4ème  Bataillon de Chasseurs à pied, qui part se battre en Crimée. C’est là que sa brillante carrière débute vraiment. Le 18 juin 1855, il est blessé lors de la prise de la tour Malakoff. Son courage lui vaudra la Légion d’Honneur - sur le même théâtre d’opération que Jean Danjou -  clin d’œil de l’histoire !

En juin 1859, il est déjà adjudant et, après la victoire de Magenta, il est décoré de la Valeur Militaire italienne. Puis il suit le 4ème Bataillon de Chasseurs à pied, en Algérie, où il s’ennuie.

L’expédition du Mexique est une aventure qui le tente. Il rend ses galons et s’engage comme 2ème classe au Régiment Etranger qui part pour le lointain Mexique. La Légion va s’empresser de donner les galons de caporal à ce Légionnaire blessé en Crimée et Chevalier de la Légion d’Honneur.

Rescapé de Camerone, Maine est nommé sous-officier, puis, plus tard, officier. En 1870, il est  capitaine au 3ème  Régiment d'Infanterie de Marine. Il participe, à Bazeilles,  au combat héroïque appelé  « Maison de la dernière cartouche ». Il est fait prisonnier à Sedan le 2 septembre 1870, et …s’évade le 18. Il gagne Bruxelles et rejoint la France. À Rochefort, il intègre les « Francs-tireurs » et organise une phalange de volontaires qu’il conduit au feu.  Il y gagne ses galons de lieutenant-colonel du 8ème  Régiment de Gardes Mobiles de Charente-Inférieure. À la révision des grades (en 1872) il redevient capitaine. Il termine sa carrière au 3ème RIMa. Rayé des cadres pour infirmités temporaires le 30 novembre 1878, ce héros de Sébastopol, de Camerone et de Sedan, grande figure de la Légion et des « Marsouins », meurt à 63 ans, à Douzillac, en Dordogne, le 27 juin 1893.

Concluons avec quelques mots sur cette triste campagne du Mexique.

En avril 1865, la Guerre de Sécession américaine prenait fin avec la victoire du Nord. Les Républicains mexicains  poussèrent  les Américains à masser ses troupes le long de la frontière avec le Mexique, avec armes, munitions et matériel. Dans le même temps, les États-Unis pressaient les Français d'abandonner le Mexique. Napoléon III retira donc ses troupes, abandonnant les villes du nord, Mexico, Puebla, et Veracruz. En février 1867, le dernier navire français quittait les rives du Mexique. Sur les 38 493 militaires français envoyés au Mexique, 6 654 y sont morts de blessures ou de maladie. Puis la guerre du Mexique fit trois derniers morts.

En juin 1867, l’Empereur Maximilien avait refusé d’abdiquer. Il se réfugia dans Santiago de Querétaro. Bientôt cerné par les Républicains, il se rendit. L’Empereur pensait qu’il serait  conduit à Veracruz et rembarqué sur le premier navire en partance pour l’Europe. Il fut condamné à mort.

Le 19 juin 1867, à Santiago, il fut exécuté avec ses généraux Miramón et Mejía.

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